NUCLÉAIRE. « EMMANUEL MACRON NE PEUT PAS COMMANDER DES RÉACTEURS SEUL », DÉNONCE CORINNE LEPAGE

Emmanuel Macron n’a pas le pouvoir légal de décider seul la commande de nouveaux réacteurs nucléaires, comme il a annoncé vouloir le faire, mardi 9 novembre, dénonce l’ancienne ministre de l’Environnement, ancienne députée européenne et célèbre avocate spécialisée dans l’écologie, Corinne Lepage. Le président de la République doit tout d’abord saisir le Parlement afin de se conformer à la Programmation pluriannuelle de l’énergie.

Alors que les débats de la Cop26 de Glasgow rappellent chaque jour l’urgence de la lutte contre le réchauffement climatique, et que le coût de l’énergie payé au quotidien par les Français flambe avec la hausse des prix du gaz, des carburants et de l’électricité, Emmanuel Macron a annoncé une décision majeure en matière de politique énergétique, mardi 9 novembre, lors de son allocution télévisée consacrée à la crise sanitaire et à sa vision de la relance économique du pays.

Il a en effet annoncé la commande prochaine de nouveaux réacteurs nucléaires : pour garantir l’indépendance énergétique de la France, pour garantir l’approvisionnement électrique de notre pays et atteindre nos objectifs, en particulier la neutralité carbone en 2050, nous allons, pour la première fois depuis des décennies, relancer la construction de réacteurs nucléaires dans notre pays et continuer de développer les énergies renouvelables.

Dix ans de retard pour l’EPR de Flamanville

Après la vague de construction du parc des 56 réacteurs des 18 centrales nucléaires françaises actuellement en service, toutes entrées en fonctionnement entre la fin des années 1970 et la fin des années 2000, la seule mise en chantier de nouveau réacteur a été celle de l’EPR de Flamanville, en 2007, par EDF.

Désormais prévu d’entrer en service seulement mi 2023, avec dix ans de retard, la durée de construction de l’EPR a été multipliée par au moins 3,5 tandis que son coût l’a été par 3,3. La Cour des comptes a relevé qu’il atteindra 12,3 milliards d’euros, auxquels s’ajouteront des coûts complémentaires qui pourraient atteindre près de 6,7 milliards d’euros à la mise en service du réacteur.

Problème de timing

Emmanuel Macron entendait initialement annoncer la fermeture de la centrale de Fessenheim et la commande de nouveaux EPR seulement après l’entrée en service de l’EPR de Flamanville. Le retard du programme phare d’EDF l’aura finalement contraint à prendre les deux décisions sans que ce soit le cas.

Réaction de Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement (1995-1997) sous Jacques Chirac, ancienne députée européenne (centre droit) et avocate célèbre ayant défendu les victimes des marées noires de l’Amoco Cadiz, de l’Erika ainsi que celles de la tempête Xynthia.

France Nature Environnement critique l’annonce d’Emmanuel Macron en estimant que le président ne peut pas, légalement, décider seul d’une commande de réacteurs nucléaires. Qu’en pensez-vous ?

FNE a parfaitement raison. Emmanuel Macron ne peut pas légalement décider seul de passer ces commandes ni de faire varier la part de la production de l’énergie nucléaire dans le mix énergétique français, tel qu’il est prévu dans la loi de programmation pluriannuelle de l’énergie. Il doit au préalable saisir le Parlement et obtenir une révision de la PPE, afin que la répartition de l’offre électrique soit modifiée en conséquence. J’observe au passage qu’alors que tout le monde s’attendait à une commande de six réacteurs, Emmanuel Macron n’en a pas précisé le nombre.

N’est-ce pas le rôle du chef de l’État de prendre ce type de décision ?

La moindre des choses serait qu’une décision telle que la relance de la production de réacteurs nucléaires fasse l’objet d’un débat ! Le gestionnaire du réseau électrique français, RTE, a présenté le 25 octobre six scénarios permettant d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Trois seulement d’entre eux comportent le recours à de nouveaux réacteurs nucléaires. Face à cet éventail de possibilités, nous avons une décision jupitérienne, qui tombe d’en haut. Le seul débat qui a existé a eu lieu entre Emmanuel Macron et le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy.

Face à l’urgence climatique, n’est-ce pas une bonne idée de donner la priorité à la puissance de production du nucléaire ?

Non, c’est au contraire une mauvaise idée. Tout d’abord parce qu’EDF ne sera pas en mesure d’apporter de capacité de production assez vite. Lorsque Georges Pompidou a lancé le programme électronucléaire, les centrales ont été construites en quelques années. Certes, les délais d’instruction ont été allongés depuis. Mais cela n’explique pas tout. Si la filière nucléaire est si bonne, pourquoi estime-t-elle ne rien pouvoir livrer avant 2035 ?

RTE estime pourtant, tout comme EDF, que l’électricité d’origine nucléaire est la plus rentable…

Je crois plutôt l’inverse. Le coût de l’électricité nucléaire ne cesse de renchérir. Cela va aller croissant avec la problématique des déchets, qu’Emmanuel Macron ne semble pas vouloir prendre en compte, alors que les piscines de stockage de La Hague sont saturées et que le centre de Bure est loin d’apporter une solution.

En revanche, on assiste à une baisse régulière du coût de production des énergies renouvelables. Celles-ci bénéficient également de grandes perspectives de progrès en matière de stockage. Or le stockage de l’énergie issue de sources intermittentes est l’un des grands arguments de la filière nucléaire. Avec de telles tendances, miser sur le nucléaire, c’est vraiment tirer des plans sur la comète de manière déraisonnable. Cela semble surtout destiné à donner des gages à une filière qu’il faut sortir de l’ornière.

Une filière dont vous êtes une adversaire…

Oui, mais mes motivations ont évolué. J’ai d’abord été une opposante en raison du danger présenté par le nucléaire. La question de la sûreté reste un sujet. Je suis allé le constater de mes yeux à Tchernobyl et à Fukushima. Aujourd’hui, mon opposition au nucléaire est également liée à la perte de savoir-faire de la filière. Quand le PDG d’EDF nous assure qu’en la matière, il enregistre des progrès «encourageants​, est-ce supposé être rassurant ? Il y a également cette prise de risque sur les coûts et les délais qui me semble insensée. Et enfin l’aspect financier, car autant l’État qu’EDF ont des dettes abyssales. Comment fait-on pour financer une nouvelle filière, alors qu’il faut, impérativement, développer celle des énergies renouvelables. RTE lui-même le dit.

N’y a-t-il pas une possibilité que la France convainque l’Europe que le nucléaire est une énergie verte, ce qui ouvrirait de nouvelles voies de financement à EDF ?

Je n’y crois pas du tout. Pour que le nucléaire puisse bénéficier de la « taxonomie » verte à laquelle vous faites allusion, il faut impérativement que la filière prouve que le nucléaire ne porte atteinte ni à la biodiversité, ni à l’eau, alors que c’est évidemment le cas puisque les centrales françaises recourent à l’eau des rivières ou de la mer pour leur refroidissement.

Le président n’a pas précisé qu’il commanderait des EPR. On évoque aussi les SMR, des petits réacteurs modulaires, d’un nouveau type.

On n’en a jamais fait. Comment pourraient-ils être livrés à temps ? Le sujet, c’est de fournir de l’énergie propre maintenant, alors qu’on doit faire face à l’arrêt d’activité des réacteurs les plus anciens.

Les énergies renouvelables seraient donc suffisantes pour répondre à la demande ?

Oui, leur montée en puissance en Allemagne montre qu’il est possible de les substituer en grande partie au nucléaire, contrairement à l’idée qu’on s’en fait en France. Mais il faut investir massivement dans les renouvelables et créer enfin cette filière en France. Elle apporte, en plus, cette décentralisation énergétique qui est un atout pour les territoires.

Par Ouest-France, propos recueillis par André THOMAS, publié le 10/11/2021 à 20h31, modifié le 10/11/2021 à 20h52

Photo en titre : Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement, célèbre avocate spécialisée dans les causes écologiques, assure que le président de la République ne peut légalement passer commandes d’EPR sans passer par une modification de la loi de programmation de l’énergie. | AFP

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