LA RELANCE DU NUCLÉAIRE … QUOI QU’IL EN COÛTE !

La France va construire de nouveaux réacteurs nucléaires, annonce le chef de l’État. Pour quel coût économique ? Est-ce moins cher que de tabler sur le 100% renouvelable ? Aucune réponse non biaisée n’est possible à ce stade.

« Nous allons pour la première fois depuis des décennies, relancer la construction de réacteurs nucléaires dans notre pays, et continuer de développer les énergies renouvelables. » Emmanuel Macron, le 9 novembre 2021

Dans son adresse aux Français et Françaises, le chef de l’État donne une nouvelle impulsion au nucléaire. C’est, avait-il expliqué au préalable, ce qui permettra de répondre à la demande au meilleur coût, de rester indépendant, et d’atteindre l’objectif de neutralité carbone en 2050. 

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Pour le moment, on ne sait pas combien de réacteurs seraient construits, mais le PDG d’EDF auditionné le lendemain de cette annonce au sénat a déjà la liste des sites possibles. 

« Le premier site serait celui de Penly, le deuxième site serait celui de Gravelines, et parmi les candidats figurent le site de Tricastin, et celui du Bugey. » Jean-Bernard Lev, PDG d’EDF, le 10 novembre devant le Sénat. 

Des EPR, EDF en construit plusieurs. Ceux de Chine sont opérationnels, mais à Flamanville en France, Hinkley Point au Royaume Uni, et Olikiluoto en Finlande, il y a plus de 10 ans de retard pour la livraison. Villanelle devait coûter 3 milliards d’euros, ce sera finalement plutôt 19 milliards a estimé la Cour des Comptes dans son rapport sur la filière EPR

« Les conséquences de ces dérives pèsent évidemment sur les coûts et la rentabilité de l’EPR de Flamanville. Son coût de construction est estimé par EDF à 12,4 Md€2015, auxquels s’ajouteront des coûts complémentaires qui pourraient atteindre près de 6,7 Md€2015 à la mise en service du réacteur, toujours prévue mi 2023, dont environ 4,2 Md€ de frais de financiers. Cour des Comptes. »

Un réacteur EPR de nouvelles générations, combien ça coûtera ? demande le sénateur écologiste Daniel Salmon. 

« Concernant l’EPR, de l’avis de beaucoup, c’est un fiasco industriel, pouvez-vous nous dire quel sera le cout prévus des prochains EPR, et à combien sortira le mégawatt heure, de ces nouvelles centrales ? » (Daniel Salmon, sénateur écologiste lors de l’audition au Sénat du PDG d’EDF.)

Réponse du PDG d’EDF, c’est trop tôt pour le dire.  

« Le coût des prochains EPR et bien nous allons justement le travailler avec l’Etat puisque le prix de revient de l’EPR dépendra très largement du mode de financement du projet. » (Jean-Bernard Lévy, PDG d’EDF.) 

Autrement dit, le coût des annonces du Président est à ce jour inestimable. 

Mais pourquoi le montage financier est-il primordial ? Parce que le temps de conception, et de construction d’un réacteur est très long, il faut donc financer cet investissement pendant des années avant de pouvoir en retirer des recettes. 

Ce qu’on nomme le coût moyen pondéré du capital est un facteur clef. 

Si on compte sur les investisseurs privés, ils vont demander une prime de risque élevé, d’autant plus élevée qu’il y a eu de ratés dans les précédents EPR. 

Si on compte sur l’État, et donc les contribuables, la prime sera plus faible. On peut aussi, c’est le modèle anglais, faire payer aux consommateurs d’aujourd’hui, les investissements nécessaires pour demain. 

Vers quel modèle allons-nous en France ? On peut le deviner à la lecture du rapport remis il y a deux semaines par RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité. Un rapport de 600 pages qui analyse les couts/opportunités de différents scénarios, et conclue qu’une relance du nucléaire représente une économie de 10 milliards d’euros par rapport au tout renouvelable, possible à horizon 2050, mais plus cher. 

Or comme l’explique le président de RTE, cette fois aux députés qui l’ont lui aussi auditionné, ce résultat dépend d’une hypothèse forte.

Xavier Piechaczyk : « L’avantage économique des scénarios qui comportent du nouveau nucléaire dans nos évaluations est conditionné, je pèse mes mots, est conditionné, à un financement qui ne s’écarte pas des autres technologies bas carbone. Dans notre étude nous avons pris un coût de financement de l’ensemble des installations de 4%. » (Xavier Piechaczyk. Président de RTE, le 27 octobre 2021.)

Autrement dit financer le nucléaire ou le renouvelable se ferait au même coût financier, qui dans l’hypothèse du rapport est de 4%. 

Or, ce n’est pas 4% que demandent les investisseurs pour le nucléaire, mais plutôt 9 à 10%, et c’est la SFEN, la Société Française de l’Énergie nucléaire, qui promeut cette énergie qui le dit. 

« Les retours attendus par les investisseurs privés sur les projets nucléaires sont de l’ordre de 9 à 10 %. Outre les risques liés à la réalisation du projet, ces taux rendent compte des risques marché (évolution du prix moyen de l’électricité), des risques politiques (remise en cause par un changement de majorité) et des risques d’évolution réglementaire susceptibles de renchérir les coûts et d’allonger les délais de réalisation. À titre d’exemple, le coût du kilowattheure de Hinkley Point C (Royaume-Uni) double quand le taux d’actualisation passe de 3 % à 10. » Rapport de la SFEN sur « Les couts des production du nouveau nucléaire français ». 

En prenant 4% comme hypothèse, il y a comme un biais… C’est irréaliste, sauf à considérer que l’État prendra les risques à sa charge, ce qu’envisage d’ailleurs un peu plus loin dans ce rapport la SFEN. 

« Parmi les grands leviers qui devraient permettre (NDLR la relance du nucléaire), il y a la baisse des risques économiques (risque projet, risque de marché électrique, etc.) et le transfert de tout ou partie de ces risques vers d’autres acteurs (essentiellement l’État, dans le cadre de son rôle d’acteur stratégique sur les marchés énergétiques et la décarbonation de l’économie. » Rapport de la SFEN sur « Les coûts des production du nouveau nucléaire français ». 

En résumé, la relance du nucléaire ne serait avantageuse économiquement que si les contribuables assument les risques de surcoûts, de délais, d’accidents… jusqu’au 22 siècle démantèlement compris. 

La relance du nucléaire quoi qu’il en coûte, c’est ce qu’a en réalité annoncé le Président de la République. 

Fort heureusement, le débat sur l’avenir de l’énergie ne fait que commencer. 

RTE doit publier en janvier une version approfondie de son rapport, avec davantage de scénarios envisagées et variables (notamment sur la trajectoire de demande d’électricité et la sensibilité de ses résultats à différents coûts moyens pondérés du capital). 

L’Ademe, l’agence de maitrise de l’énergie, va aussi publier prochainement différentes études sur la possibilité d’assurer les besoins en en électricité via les énergies renouvelables. Ici un rapport intéressant sur le coût des renouvelables

À chaque scénario évoqué correspond une vision différente de l’avenir et la représentation que nous avons du futur. Il est donc essentiel de bien décrire chacune des hypothèses qui sont formulées. 

C’est un débat complexe. Espérons que sur ses autres aspects (demande/ mix énergétique/ social/ technologique etc…) ce sera un débat… plus éclairé qu’il ne démarre aujourd’hui. 

À retrouver dans l’émission La Bulle économique par Marie Viennot, publié le 13 novembre 2021

Photo en titre : L’EPR de Flamanville devait coûter 3 milliards d’euros, mais on s’approche des 20 milliards. Pour les prochains EPR, le PDG d’EDF ne peut donner aucun montant. Crédits : CHARLY TRIBALLEAUAFP

Pour retrouver cet article et l’écouter (4mn), cliquer sur :

https://www.franceculture.fr/emissions/la-bulle-economique/la-relance-du-nucleaire-quoi-qu-il-en-coute