ÉNERGIES FOSSILES : LE SYSTÈME PÉTROLIER S’EFFONDRE RAPIDEMENT

Cela pourrait compromettre les énergies renouvelables, avertissent des scientifiques du gouvernement français

Oubliez le « pic pétrolier ». Nafeez Ahmed révèle comment les industries pétrolières et gazières se cannibalisent à mesure que les coûts d’extraction des combustibles fossiles augmentent.

Une équipe de scientifiques français spécialisés dans l’énergie prévient que l’effondrement du système pétrolier mondial est si rapide qu’il pourrait faire dérailler la transition vers un système d’énergie renouvelable s’il ne se produit pas assez vite. En 13 ans seulement, la production mondiale de pétrole pourrait entrer dans un déclin terminal exponentiel, accompagné de l’effondrement général des industries pétrolières et gazières mondiales au cours des trois prochaines décennies.

Mais ce n’est pas parce que la terre est en train de manquer de pétrole et de gaz. C’est plutôt parce qu’ils s’entredévorent de plus en plus pour rester en vie. Les industries pétrolières et gazières consomment de l’énergie exponentiellement, juste pour continuer à extraire du pétrole et du gaz. C’est pourquoi elles sont entrées dans une spirale destructrice d’augmentation des coûts de production, de diminution des bénéfices, d’augmentation de la dette et de déclin économique irréversible.

Se cramponner au vieux modèle moribond des combustibles fossiles pour survivre est une recette pour un suicide civilisationnel.

Les pénuries d’énergie et les flambées de prix à l’échelle mondiale ne sont qu’un avant-goût de ce qui nous attend si nous restons dépendants des combustibles fossiles. Pourtant, un discours de plus en plus répandu désigne à tort la « transition vers une énergie propre » comme le coupable.

The Economist, par exemple, décrit la flambée mondiale des prix du gaz comme « le premier grand choc énergétique de l’ère verte », des investissements inappropriés dans les énergies renouvelables et « certains combustibles fossiles de transition » (comme le gaz). Cela pourrait conduire à « une révolte populaire contre les politiques climatiques. »

Cela implique que le moteur fondamental de la volatilité énergétique mondiale est la transition vers l’abandon des combustibles fossiles : mais ce récit erroné est l’exact inverse.

Rendement énergétique de l’investissement (EROI)

La clé pour comprendre tout cela réside dans la manière dont la nouvelle étude, publiée dans la revue éditée par Elsevier Applied Energy, applique le concept de « retour sur investissement énergétique » (EROI).

Mis au point par le professeur Charles Hall, spécialiste de l’écologie systémique (avec qui j’ai travaillé sur mon livre Failing States, Collapsing Systems, Les États défaillants, l’effondrement des systèmes, NdT), l’EROI mesure la quantité d’énergie qu’il faut utiliser pour extraire l’énergie d’une ressource ou d’une technologie donnée. Il s’agit d’un simple ratio qui estime la quantité d’énergie que l’on peut extraire pour chaque unité d’énergie injectée. Il est donc évident que plus le ratio est élevé, mieux c’est, car cela signifie que l’on en a plus pour son argent.

La nouvelle étude a été réalisée par trois scientifiques du gouvernement français – Louis Delannoy, Pierre-Yves Longaretti et Emmanuel Prados, de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA), qui dépend du ministère français de l’Éducation nationale et du ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie – ainsi que par David J. Murphy, spécialiste de l’environnement et de l’énergie à l’université Saint-Laurent de New York.

Leurs recherches ont révélé que 15,5 % – plus d’un dixième – de l’énergie produite à partir du pétrole dans le monde est déjà nécessaire pour continuer à produire tout le pétrole.

Or, la situation s’aggrave, au lieu de s’améliorer. Depuis que la production du pétrole conventionnel le plus facile à obtenir a ralenti et atteint un plateau il y a une quinzaine d’années, nous dépendons de plus en plus de formes de pétrole non conventionnel difficiles à extraire, qui utilisent de plus grandes quantités d’énergie avec des techniques plus complexes comme la fracturation.

La spirale descendante

En 1950, l’EROI de la production mondiale de pétrole était très élevé, de l’ordre de 1 pour 44 (ce qui signifie que pour chaque unité d’énergie introduite, nous en retirions 44). Pourtant, comme l’illustre le graphique ci-dessous tiré de la nouvelle étude, cette valeur a connu une chute vertigineuse et choquante.

En 2020, elle a atteint environ 1 pour 8, et devrait diminuer et se stabiliser à environ 6,7 à partir de 2040.

D’ici 2024 – dans les quatre prochaines années – la quantité d’énergie que nous utilisons pour la production mondiale de pétrole va passer à 25 % de la production énergétique. En d’autres termes, le monde utilisera un quart de l’énergie produite à partir du pétrole uniquement pour continuer à produire ce pétrole.

Mais au lieu de devenir plus efficaces, les technologies d’extraction des combustibles fossiles le sont de moins en moins. C’est pourquoi la quantité d’énergie dont nous avons besoin pour continuer à produire du pétrole augmente de manière exponentielle.

D’ici 2050, la moitié de l’énergie extraite des réserves mondiales de pétrole devra être réinjectée dans de nouvelles extractions pour continuer à produire du pétrole. Les auteurs ont trouvé un nom intéressant pour ce phénomène autodestructeur : ils l’appellent « cannibalisme énergétique. »

Cette tendance a des conséquences massives sur la croissance économique à long terme que peu d’économistes classiques reconnaissent aujourd’hui. Le problème essentiel est que plus nous avons besoin d’énergie pour extraire l’énergie elle-même, moins il y a d’énergie disponible pour d’autres secteurs de l’économie et de la société.

Comme l’ont montré les économistes Tim Jackson et Andrew Jackson de l’université du Surrey, il existe désormais de nombreuses preuves scientifiques que le déclin de l’EROI est un facteur sous-jacent du déclin de la croissance économique.

Cela suggère que les deux dernières décennies de turbulences économiques mondiales sont étroitement liées à la dépendance structurelle continue de l’économie mondiale à l’égard des combustibles fossiles : une dépendance qui, si elle se poursuit, garantira un avenir sombre de déclin énergétique et économique dans un contexte de crise environnementale croissante.

Oui, l’ère des combustibles fossiles se termine

Qu’est-ce que cela signifie pour l’idée de « pic pétrolier » ?

Selon les scientifiques, les discussions précédentes sur le pic pétrolier étaient trop polarisées pour être utiles. Ils appellent donc à une réouverture du débat sur la base de ces nouvelles conclusions, non pas parce que nous sommes en train de manquer de pétrole (les auteurs soulignent que « nous avons clairement trop de stocks de combustibles fossiles pour respecter des objectifs climatiques ambitieux »), mais parce que notre capacité économique à accéder au pétrole à un prix abordable diminue à un rythme exponentiel dont les décideurs ne parlent pas.

« Si le pétrole de schiste a pu compenser le plateau de production des pétroles conventionnels depuis le milieu des années 2000, prévoient-ils, aucun autre pétrole ne devrait décoller et devenir la prochaine source d’énergie de secours. »

Selon eux, cela définira le moment où toute la production mondiale de pétrole atteindra probablement un pic et déclinera – une date qui, selon eux, se situe quelque part autour de 2034 : c’est-à-dire dans 13 ans seulement.

« Il existe une fenêtre de plus en plus étroite entre des prix du pétrole suffisamment élevés pour que l’extraction et le développement soient viables et suffisamment bas pour que les consommateurs puissent y avoir accès, concluent-ils. De ce point de vue, le pic pétrolier ne sera jamais ni un pic total de l’offre ni un pic de la demande, mais un mélange des deux dans des proportions difficiles à mesurer et à projeter. »

D’autres analystes ont souligné que les ruptures technologiques comme le solaire photovoltaïque, les éoliennes, les batteries de stockage et les véhicules électriques (VE) sont en passe d’éliminer la demande de pétrole et de gaz au cours de la prochaine décennie. Le pétrole est donc confronté à une tempête parfaite, tant en amont qu’en aval.

Dans une nouvelle étude distincte, la même équipe s’est penchée sur les données mondiales relatives au gaz et a constaté que si nous utilisons actuellement 6,7 % de l’énergie mondiale pour produire du gaz, cette quantité augmente à un rythme exponentiel et atteindra près d’un quart d’ici 2050.

Au cours des prochaines décennies, les investissements dans le pétrole et le gaz seront donc « coincés » en raison de trois pressions convergentes :

1 : les politiques climatiques exigeant que les combustibles fossiles restent dans le sol ;

2 : l’effondrement de la demande, les combustibles fossiles et les moteurs à combustion étant de plus en plus ébranlés par l’énergie solaire, l’énergie éolienne, les batteries et les véhicules électriques ;

3 : et l’accélération du « cannibalisme énergétique », les industries pétrolières et gazières se consumant elles-mêmes jusqu’à disparaître en essayant de continuer à fonctionner.

Abandonner l’alternative

L’implication la plus alarmante de cette nouvelle recherche concerne peut-être les technologies des énergies renouvelables. Les auteurs concluent :

« […] soit la transition énergétique mondiale se fait assez rapidement, (NDLR : ce qui exclut le redéveloppement du nucléaire!), soit nous risquons une aggravation du changement climatique, une récession historique et à long terme due à des déficits énergétiques (au moins pour certaines régions du globe), ou une combinaison de plusieurs de ces problèmes. »

Donc, si nous retardons trop longtemps la transformation en énergie propre, il pourrait ne pas y avoir assez d’énergie pour soutenir la transition en premier lieu – ce qui conduirait au « pire des scénarios » : l’effondrement à la fois du système de combustibles fossiles et de la capacité à créer une alternative viable.

La bonne nouvelle est que, selon des recherches de plus en plus nombreuses, cette alternative pourrait ouvrir un vaste espace de possibilités pour la civilisation humaine. Selon le groupe de réflexion financier Carbon Tracker, les technologies d’énergie renouvelable telles que l’énergie solaire, l’énergie éolienne et les batteries deviennent plus efficaces, sont déployées de plus en plus rapidement et génèrent des rendements plus élevés.

Comme je l’ai soutenu pour le groupe de prévision technologique RethinkX, il est également de plus en plus évident que les technologies d’énergie renouvelable ont un EROI plus élevé et croissant par rapport aux combustibles fossiles, et que, si elles sont déployées de manière optimale, elles peuvent éviter les goulets d’étranglement dans l’approvisionnement en minéraux et en matériaux.

Il n’y a pas de temps à perdre. Les nouvelles recherches menées par l’équipe française confirment, que nous le voulions ou non, que la civilisation humaine est au cœur de la transformation la plus rapide du système énergétique mondial que nous ayons jamais connue. S’accrocher au vieux paradigme moribond des combustibles fossiles est une recette pour le suicide civilisationnel.

Source : Byline Times, Nafeez Ahmed,

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises et publié le 20 novembre 2021

https://www.les-crises.fr/energies-fossiles-le-systeme-petrolier-s-effondre-rapidement/