LA DISPONIBILITÉ DES CENTRALES NUCLÉAIRES FRANÇAISES AU PLUS BAS

Sur 56 réacteurs, 17 sont à l’arrêt, ce qui peut poser problème en cas de grand froid, souligne le gestionnaire RTE, qui a relevé son niveau de vigilance.

Avec l’hiver, la France entre dans une période critique pour son approvisionnement en électricité. Et cette année plus que les autres. Sur 56 réacteurs nucléaires, 17 sont en effet à l’arrêt pour maintenance et parfois « par précaution », indique EDF, qui a repéré des défauts sur des équipements critiques de certaines centrales. S’il n’y a pas de risque immédiat sur la fourniture de courant, sa filiale Réseau de transport d’électricité (RTE) a présenté, jeudi 30 décembre une actualisation de son « diagnostic » de novembre, qui plaçait les prochains mois sous « vigilance particulière ».

« Nous avons relevé le niveau de vigilance pour janvier, même si les conditions météorologiques sont favorables pour les premiers jours du mois, où le risque de recours à des moyens exceptionnels, voire à des délestages est très faible, précise Thomas Veyrenc, directeur exécutif en charge de la stratégie et de la prospective du gestionnaire des 100 000 kilomètres de lignes à haute tension. Nous sommes devant deux crises imbriquées : la situation sur le marché européen, avec des prix du gaz et de l’électricité très élevés, qui va durer ; et la situation propre à la France, qui doit faire face à la faible disponibilité de son parc nucléaire. »

Baisse structurelle

Cette baisse de disponibilité est structurelle, notamment en raison des visites décennales de plusieurs mois, préalables à toute décision de prolongation des centrales au-delà de quarante ans par l’Autorité de sûreté nucléaire. Or de nombreux réacteurs mis en service à la fin des années 1970 et au début des années 1980 sont dans ce cas. Mais à ces check-up complets s’ajoute l’impact de la crise sanitaire liée au Covid-19, qui a contraint l’exploitant à décaler le planning de ce « grand carénage » sur 2021-2022.

Enfin, EDF a annoncé, le 15 décembre, l’arrêt ou la prolongation de l’arrêt de Civaux (Vienne) et de Chooz (Ardennes), ses quatre plus grosses tranches (1 450 mégawatts chacune). Elle a détecté des défauts dans la tuyauterie du circuit d’injection de sécurité (eau borée) de certains de ces réacteurs, les derniers mis en service à la fin des années 1990. À eux seuls, ils alimentent environ 5 millions de personnes. La ministre de la transition écologique, Barbara Pompili, a demandé à EDF des mesures pour « renforcer à court terme la sécurité d’approvisionnement » et de conduire « un audit indépendant sur la maîtrise industrielle et l’optimisation des arrêts de réacteurs à moyen terme ».

La disponibilité ne remontera pas à son ancien niveau, même quand on ajoutera la production de l’EPR de Flamanville, en 2023

C’est précisément pour tenir compte de la disponibilité du parc nucléaire que RTE a décidé de livrer chaque mois un diagnostic plus fiable que le seul rapport qu’il publiait jusqu’à présent à la veille de l’hiver. Cette disponibilité se dégrade depuis dix ans : de 420 térawattheures, la production est tombée à 345-365 térawattheures, un niveau historiquement bas, même s’il intègre la fermeture de Fessenheim (Haut-Rhin) en 2020. Une tendance préoccupante dans un pays où près de 70 % du courant est produit à partir de l’atome.

Le parc vieillit. Et en raison des travaux du « grand carénage » et du changement de composants importants (générateurs de vapeur, pompes…), la disponibilité ne remontera pas à son ancien niveau, indique RTE. Même quand on y ajoutera la production de l’EPR de Flamanville (Manche), qui doit être raccordé au réseau en 2023. « RTE intègre dans ses prévisions que des aléas peuvent survenir et réduire la production, par exemple des périodes de maintenance plus longues », souligne M. Veyrenc.

La situation n’est pas tendue

D’autres moyens de production assurent la sécurité énergétique de l’Hexagone. Pour l’heure, la centrale au charbon de Cordemais (Loire-Atlantique), dont l’exploitation est finalement prolongée de 2022 à 2024, n’a pas dû être démarrée, seule celle de Saint-Avold (Moselle) étant en fonctionnement. Les conditions de marché sont pourtant favorables, malgré le prix des quotas de CO2, en raison de l’envolée des prix du gaz en Europe. S’ils ont baissé de 40 % ces derniers jours, ils restent à des niveaux historiquement hauts.

Après avoir chuté en 2020, la demande de courant est presque revenue à son niveau pré-Covid, note RTE. Mais preuve que la situation n’est pas tendue, les treize centrales à cycle combiné gaz exploitées par EDF, Engie ou TotalÉnergies ne produisent presque pas, relève M. Veyrenc. Après avoir été longtemps à l’arrêt faute de vent, les éoliennes tournent de nouveau. Certains jours de fin décembre, l’hydraulique et l’éolien ont assuré près d’un tiers de la production d’électricité.

Si EDF reste le plus gros exportateur européen d’électricité, elle doit en importer durant les pics de consommation, qui surviennent certains jours de janvier ou de février en début de soirée. La France, qui représente 40 % du chauffage électrique en Europe, est très exposée à ces pointes. Plus nouveau, EDF a dû acheter de l’électricité au prix fort dès l’automne, alors qu’elle est tenue – au nom de la concurrence – de vendre aux autres fournisseurs du marché français jusqu’à un quart de sa production nucléaire. Et à 42 euros le mégawattheure, un prix très inférieur à ceux du marché. Mi-décembre, il atteignait 350 euros pour les livraisons à douze mois, soit 400 % de plus qu’en juin et six fois plus qu’il y a un an.

Avant le délestage, qui reste le recours ultime pour passer les pics de consommation, RTE a d’autres solutions. Il peut demander à des industriels d’arrêter momentanément de tirer sur le réseau dans le cadre de « contrats d’effacement » prévoyant des rabais sur les prix. Il va aussi communiquer sur Écowatt, « un dispositif d’alerte en cas de tension sur l’approvisionnement et qui permet d’accompagner les ménages, les entreprises et les collectivités pour modérer leur consommation ».

Par Jean-Michel Bezat, publié le 30 décembre 2021 à 11h30, mis à jour à 12h37

Photo en titre : Le cœur du réacteur de la centrale nucléaire de Civaux (Vienne), le 8 septembre 2021.

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