NUCLÉAIRE, GAZ ET UE : « UN CONTRESENS HISTORIQUE QUI PASSE À CÔTÉ DE LA NOUVELLE DONNE ÉNERGÉTIQUE »

TRIBUNE. Le gaz et le nucléaire sont-ils des énergies vertes ? Sous la pression de la France et des pays gaziers comme la Hongrie et la Pologne, la Commission européenne pourrait bien considérer que oui. Une position que dénonce vivement l’eurodéputée EELV Marie Toussaint, qui s’inquiète que les lois de l’économie priment sur le souci écologique.

L’urgence écologique n’habite ni les cœurs ni les esprits des formations politiques majoritaires en Europe. De là découle que l’Europe a beau parler de Green Deal, elle n’en demeure pas moins prisonnière de schémas de pensée obsolètes, déclinés en choix politiques qui tournent le dos à la protection du climat. Comment expliquer l’inertie ? Ce n’est pas seulement une question de psychologie collective, ou de panne de l’imaginaire. Des forces puissantes agissent pour que rien ne change. (NDLR : n’ayons pas peur des mots, cela s’appelle le capitalisme)

Une Commission sous influence

Prenons le débat sur la taxonomie. Imaginée il y a plus d’une décennie, la taxonomie était supposée distinguer les investissements bons pour la planète (labellisés « verts ») des investissements qui la détruisent (labellisés « bruns »). Entre-temps, l’idée de pointer du doigt les investissements bruns a été refusée : elle remettait en cause trop d’intérêts. Dès lors, le ver était dans le fruit.

Ce premier recul allait fatalement en amener d’autres. La méthode choisie, via des actes délégués élaborés dans les bureaux des commissaires, affaiblit le débat public en l’obscurcissant par le camouflage de la réalité, et expose la Commission aux multiples pressions des États membres… et des lobbys. Finalement, une hétéroclite coalition du statu quo a vu le jour : les lobbys font en quelque sorte front commun, Emmanuel Macron choisissant de s’afficher comme un allié des pays pro-gaz du groupe de Visegrad, dont la Hongrie et la Pologne, pour préserver « son » nucléaire. Le résultat est terrible.

Au point où nous en sommes, la Commission européenne propose désormais, en dépit du bon sens, de catégoriser « verts » les investissements dans le gaz et le nucléaire. L’acte délégué proposé prend certes quelques précautions en établissant des conditions pour que les investissements dans le gaz et le nucléaire soient considérés comme « durables ». Mais pour le nucléaire, les conditions posées sont tellement lâches qu’elles s’apparentent à un simple affichage grotesque. Ainsi, toutes les centrales ayant reçu un permis de construire avant 2045 pourront bénéficier du label et de la manne financière qui y est associée.

Le refus de sortir du gaz

Et pour le gaz ? Les nouvelles centrales devront émettre moins de 270 g CO2e/kWh, seuil techniquement assez ambitieux. Mais cela ne doit pas masquer l’essentiel : le refus de sortir du gaz pour répondre à l’urgence climatique. L’Agence internationale de l’énergie elle-même appelle à cesser tout nouvel investissement dans les énergies fossiles, mais la Commission, le président Macron et les pays pro-gaz décident, sur un coin de table, de classifier « vertes » des activités qui auraient dû être classifiées « brunes ».

C’est un contresens historique pour l’Europe qui prend le risque de passer à côté de la nouvelle donne énergétique planétaire, une trahison politique au regard des attentes des citoyennes et des citoyens, une faute morale commise envers les générations futures. Ce choix, s’il venait à se confirmer, aurait des conséquences désastreuses, en cascade. Car détournée de son objet premier, la taxonomie deviendrait un véritable cheval de Troie des ennemis du climat.

En effet, la taxonomie ne sert pas uniquement à orienter les financements privés… nombre des législations concrétisant le Green Deal font ou feront ainsi directement référence à la taxonomie. Ainsi, l’Union fait déjà référence à cette liste d’investissements « verts » et à leurs définitions dans de nombreux textes, notamment en termes de fléchage budgétaire : les plans de relance doivent ainsi être dirigés à 37 % vers les activités « vertes », tandis que la Banque européenne d’investissement ou le Fonds de transition juste sont autant d’outils qui permettront de financer, avec l’argent public européen, ces activités.

On retrouve également cette référence à la taxonomie dans le règlement sur les infrastructures énergétiques, la directive sur les énergies renouvelables, ou le paquet gazier… Si la taxonomie devait être dévoyée et inclure des activités nocives, c’est alors l’argent du contribuable – en plus de celui des acteurs privés – qui irait financer la destruction de la planète avec le blanc-seing d’un label « vert » dont il n’aurait que le nom.

Les lois de l’économie, et celles de la nature

De fil en aiguille c’est en réalité le Green Deal dans son ensemble qui serait menacé. Son existence ne tient qu’à un fil ténu, suspendu qu’il est de fait aux différents actes délégués instituant la taxonomie.

Voilà pourquoi nous autres, écologistes, faisons une fois de plus entendre notre voix : pour alerter les peuples d’Europe au sujet de notre avenir commun. Nous rappelons sans relâche que les lois de l’économie ne sont pas au-dessus des lois de la nature : c’est folie que de penser de pouvoir faire fi de l’urgence écologique.

La bataille n’est pas terminée : les États membres peuvent formuler leurs remarques d’ici au 19 janvier avant une publication de l’acte définitif la semaine suivante. Le Parlement européen comme le Conseil disposeront alors de deux fois deux mois pour exposer leur accord ou rejeter cette proposition. Nous travaillons ardemment à forger les conditions de ce rejet, au sein du Conseil comme du Parlement européen.

De surcroît, le gouvernement autrichien, opposé au nucléaire, ses risques et ses déchets, a déjà annoncé que dans le cas où il viendrait à être adopté, il attaquerait un acte délégué favorable au nucléaire devant la Cour de justice de l’Union Européenne. Puissent alors, dans une telle hypothèse, les juges se montrer d’ardents défenseurs du respect des droits environnementaux des individus et du climat.

Demain n’est pas écrit. À ce stade, nous répétons la conviction qui guide nos pas : par tous les moyens nécessaires, nous devons sauver le vivant qui est en cours de destruction.

Par Marine Toussaint, (juriste, eurodéputée EELV), publié le 12 janvier 2021 à 17h10, modifié à 17h37

https://www.la-croix.com/Debats/Nucleaire-gaz-UE-contresens-historique-passe-cote-nouvelle-donne-energetique-2022-01-12-1201194483