VIVRE AVEC DES CENTRALES NUCLÉAIRES À SA FRONTIÈRE

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Horst Hamm travaille pour la Fondation pour un avenir sans nucléaire et Charlotte Mijeon est porte-parole du Réseau Sortir du nucléaire.

Il existe un décalage majeur entre la politique énergétique, question de souveraineté nationale, et les impacts transfrontaliers sans commune mesure du nucléaire. Un phénomène parfaitement illustré par la catastrophe de Tchernobyl.  À la suite de la fusion du réacteur 4 de la centrale ukrainienne, un nuage radioactif a traversé la moitié de l’Europe. Dans le sud de l’Allemagne, plus de 35 ans plus tard, l’exposition au césium 137 constitue toujours un problème majeur. Des traces de radioactivité plus ou moins importantes sont encore présentes dans le sol, la flore et affecte les animaux qui y vivent.

L’Institut de l’environnement de Munich a indiqué que la viande de sanglier y est souvent contaminée. La consommation de 6 kilogrammes de viande contenant 3 000 becquerels par kilogramme (Bq/Kg) de césium-137 entraîne une exposition à une dose de rayonnement de 240 microsieverts, soit 12 radiographies des poumons. La valeur limite au-delà de laquelle la viande doit être jetée est de 600 Bq/kg. Cependant, elle est quotidiennement vendue sans avoir été testée.

Munich est à 1 374 kilomètres de Tchernobyl, montrant que les dangers posés par les centrales nucléaires ne se limitent pas à leur voisinage immédiat. Cependant, plus la distance est courte, plus le danger est grand. Il existe à ce jour 443 réacteurs nucléaires dans le monde, dont 126 en Europe. Parmi eux, les réacteurs belges Doel 1 et 2 ainsi que Tihange 1 mis en service en 1975 et devant être arrêtés en 2015 à la fin de leur cycle d’exploitation. « Malgré des incidents répétés et des milliers de fissures dans les cuves de pression des réacteurs, le gouvernement belge a décidé de prolonger leur durée d’exploitation jusqu’en 2025 », déplore le Bund für Umwelt und Naturschutz Deutschland (BUND), malgré un avis contraire de la Cour constitutionnelle faute d’étude d’impact sur l’environnement (Décision n° 34/2020 du 5 mars 2020, réf. 6328).

Les édifiantes analyses de l’Institut Biosphère sur les risques de dispersion montrent des impacts sur l’environnement nombreux et conséquents. À cela il faut ajouter l’exploitation des mines d’uranium. La consommation d’électricité nucléaire pollue ainsi des territoires étrangers dans un rapport asymétrique tristement familier. Des nappes fossiles, non régénérées par la pluie, ont ainsi été contaminées pour plusieurs décennies au Niger. La grande majorité de ces exploitations sont en Afrique, en Asie centrale, ou sur les territoires de peuples autochtones (Canada, Australie). 

Le retraitement du combustible a également un impact majeur (98% des rejets de radioéléments du secteur). Le centre de la Hague est ainsi responsable des rejets en mer les plus importants d’Europe. Ce qui fait scandale à Fukushima – le déversement d’eaux contaminées – se produit quotidiennement chez nous. On retrouve des traces de cette pollution, jusqu’au Danemark – un pays qui a pourtant choisi de se passer de nucléaire.

Plus largement, l’eau est un des talons d’Achille du nucléaire, comme l’a montré l’arrêt de la centrale de Chooz en septembre 2020 pour éviter des prélèvements trop importants dans la Meuse. Le constat est le même pour projet de centrale de Jizzakh (Ouzbékistan), qui produirait 88 000 mètres cubes d’eaux tous les ans. Il menace directement le réseau de lacs d’eau douce Aydar-Arnasay, pourtant sur la liste des sites d’importance internationale de la Convention de Ramsar sur les zones humides, et aurait en outre des effets délétères significatifs sur les maigres réserves d’eau du Kazakhstan et Tadjikistan avoisinants. Khujand, la deuxième plus grande ville du Tadjikistan, n’est qu’à 200 km. Malgré une forte opposition des populations locales et avoisinantes, l’Etat s’entête à construire ces réacteurs – considérés par le Groupement européen des autorités de sûreté nucléaire (ENSREG) comme présentant des défaillances importantes en matière de conception et de sécurité.

De l’extraction des ressources jusqu’à la conservation des déchets à vie longue, le nucléaire requiert des conditions politiques et sociétales stables. A l’échelle de l’histoire, la paix en Europe est une exception. Aussi, il est légitime de s’interroger sur le XXIème. Il s’agit d’un véritable enjeu civilisationnel puisque les déchets vont rester dangereux sur une durée supérieure à celle des civilisations humaines.

Le nucléaire civil est parfois directement impliqué dans des conflits, comme l’a montré la menace de l’Azerbaïdjan de de bombarder la centrale arménienne de Metsamor, en octobre 2020. Un acte qui aurait eu des conséquences catastrophiques pour toute la région (Russie, Géorgie, Turquie, Iran et même l’Azerbaïdjan).

Les initiatives se multiplient en Europe pour s’opposer à la construction de centrales aux frontières. La PLAGE (Platform against Nuclear Dangers) rappelle ainsi que si l’Autriche s’était prononcée contre l’énergie nucléaire par référendum en 1978, le pays est entouré de centrales situées entre 40 et 180 kilomètres de sa frontière : Gundremmingungen C et Isar II (Allemagne), Temelin et Dukonavy (République tchèque), Bohunice et Mochovce (Slovaquie), Paks (Hongrie), Krško (Slovénie), Leibstadt, Beznau et Gösgen (Suisse). Beznau 1 et 2, en service depuis 1969 et 1971, disposent d’une licence d’exploitation illimitée, et le risque d’accident augmente constamment. La PLAGE critique également les traités Européens, en premier lieu EURATOM, par lequel tous les États membres financent la recherche nucléaire, qu’ils exploitent ou non des centrales. 

L’industrie nucléaire annonce une « renaissance » afin de « sauver le climat ». Selon l’AIEA, il faudrait installer 715 gigawatts de nucléaire d’ici 2050. Cela représenterait 600 à 700 nouveaux réacteurs, augmenterait considérablement le risque déjà existant et ferait peser une énorme charge économique sur les États décidant de se renucléariser. 

De facto, il n’y a pas eu de renaissance nucléaire depuis des décennies – ce qui a eu des conséquences financières dramatiques pour le secteur. Le constructeur Westinghouse, historiquement le plus important du monde, est en faillite. Areva, le « leader du marché mondial de l’énergie nucléaire », a dû être repris par EDF pour éviter l’insolvabilité, ayant accumulé 10,5 milliards d’euros de pertes en six ans. Des programmes nucléaires nationaux entiers ont été annulés ou « suspendus », notamment pour des motifs économiques – au Chili, en Indonésie, en Jordanie, en Lituanie, en Afrique du Sud, en Thaïlande ou au Vietnam.

Dans le monde entier, les énergies renouvelables sont nettement moins chères que l’énergie nucléaire. En Arabie saoudite, pays riche en pétrole, une centrale photovoltaïque de 600 mégawatts en cours de construction fournira de l’électricité pour 1,04 centimes de dollar – un record mondial de rentabilité. L’énergie nucléaire, quant à elle, coûte au moins dix fois plus, alors que les coûts du stockage définitif des déchets et les risques d’un accident nucléaire sont répercutés sur la collectivité.

Par Charlotte Mijeon (Réseau Sortir du nucléaire) et Horst Hamm (Fondation pour un avenir sans nucléaire), publié le 18 janvier 2022 à 11h 02

Photo en titre : De l’extraction des ressources jusqu’à la conservation des déchets à vie longue, le nucléaire requiert des conditions politiques et sociétales stables. [Martin Lisner / Shutterstock]

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