Quelle est la relation entre les peintures millénaires laissées sur les parois de la grotte ornée de Pech Merle, dans le Lot, et le projet d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure, dans la Meuse, en France? Dans Le Droit du sol: journal d’un vertige, le spécialiste du BD-reportage Étienne Davodeau tisse un lien, sur une traversée de 800 kilomètres à pied, entre ces héritages souterrains.
Une randonnée en solitaire, jalonnée de rencontres et d’entretiens réalisés en amont avec des scientifiques et militants, qui éclairent son cheminement dans les coulisses du nucléaire. En se reconnectant à la terre, Étienne Davodeau explore le vertigineux devenir des déchets radioactifs, ce «cadeau empoisonné» qu’on s’apprête à léguer pour plusieurs centaines de millénaires aux générations futures. Ou quand le progrès prométhéen se mord la queue.
Troquant le bitume pour arpenter «la peau du monde», le dessinateur transforme sa randonnée en véritable ode à la marche, à la Terre, à la simplicité, et à l’enracinement. Un récit engagé, léger, contemplatif et un brin provocateur, qu’il exposera ce vendredi 1er avril à l’occasion d’une conférence au Festival Histoire et Cité à Genève.
Heidi.news — En parcourant 800 kilomètres à pied, vous ralliez les peintures rupestres de la grotte de Pech Merle au projet d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure. Pourquoi ces lieux?
Étienne Davodeau — Je souhaitais comprendre ce qui relie et sépare ces deux sites, ces deux dates et surtout ces deux actes: d’un côté, il y a 22’000 ans, un Homo sapiens à Pech Merle nous a transmis un héritage merveilleux, celui du dessin rupestre d’un mammouth. De l’autre côté, à Bure, on s’apprête peut-être à enfouir et léguer aux générations futures des déchets nucléaires, dont la radioactivité perdurera pendant plus de 100’000 ans.
Marcher entre ces deux bornes, ces deux inframondes, c’est relier le passé et le futur de l’humanité. En voiture, on pourrait rallier ces points en une journée. À pied, on revient à notre état de Sapiens originel qui arpente la planète depuis la nuit des temps. On se reconnecte ainsi avec ce qui est commun à chacun: notre dépendance à la terre, à la nature, au sol.
Vous évoquez un «vertige» face au «projet prométhéen» de l’enfouissement des déchets radioactifs à Bure. L’homme est-il dépassé par la technologie qu’il crée?
Le vertige est civilisationnel. Avec le nucléaire, on a ouvert une boîte de Pandore qu’on peine à refermer. Fascinés par la puissance de ce nouveau feu miraculeux qui nous réchauffe et nous éclaire, nous n’avons pas anticipé la question des déchets nucléaires, le talon d’Achille de cette énergie. Ainsi, la France, le pays le plus nucléarisé au monde, a pendant longtemps déchargé ces résidus dans les océans. Aujourd’hui, le nucléaire a pris une telle ampleur qu’on ne sait plus quoi en faire. D’où cette idée prométhéenne de creuser une fosse à 500 mètres sous la commune de Bure pour y enfouir ces déchets radioactifs.
Sur le plan psychanalytique, c’est révélateur: on cherche à enterrer, ou refouler, ce qu’on ne peut plus gérer, ce qui nous dépasse. Pour quelques décennies d’énergie, on place la responsabilité de la gestion de ces déchets sur le dos des générations futures, et ce pour des centaines de milliers d’années.
Le sol, que vous foulez et que vous définissez comme «la peau du monde», occupe une place majeure dans votre récit…
Le sol, cette fine couche organique et minérale, est un phénomène unique dans l’univers, duquel nous dépendons pour vivre. Dans le récit, j’invite Marc Dufumier, un agronome chevronné, à nous éclairer sur les fondements du sol. «Pas de sol, pas de Sapiens», nous dit-il. Aujourd’hui la moitié de l’humanité vit en ville, sur du béton, et donc «hors sol» d’une certaine manière. Marcher, c’est une manière de se reconnecter avec la terre, de se réapproprier notre dépendance. On a tendance à oublier qu’on est lié à la nature, et qu’il faut prendre soin d’elle.
Vous ne vous contentez pas d’une vision romantique de la nature, et assumez, avec un brin d’humour, les aléas du voyage, les instants de lassitude, les limites du corps, et les caprices de la météo…
Ne pas enjoliver est une promesse de réalisme vis-à-vis du lecteur, qui peut davantage s’identifier à un récit vrai plutôt qu’édulcoré. Accepter les moments vides du voyage, c’est aussi une manière d’accentuer ces instants de plénitude – qui peuvent être aussi élémentaires que dévorer une dizaine d’abricots, les pieds dans l’eau, à la lisière d’une forêt. D’une certaine manière, ce livre est une ode à la simplicité, à ces instants modestes qui nous emplissent à jamais.
Est-ce aussi une manière de reconnaître les limites physiques de l’homme et, par extension, de la planète?
Oui, entièrement. C’est intéressant de repousser ses limites, mais aussi de les accepter. Aujourd’hui, nos limites humaines ont été remplacées par des processus énergétiques et technologiques délirants. On en oublie le poids de nos actions. Si bien qu’il nous paraît normal de se vêtir en T-Shirt en hiver, de s’envoler pour un week-end à Bali… Sans surprise, nous venons de franchir une cinquième limite planétaire. La marche – une activité primaire et fondamentale – permet de ramener ce contexte à une échelle humaine, et à un rythme plus naturel.
Avec la guerre en Ukraine et les élections présidentielles en France, le nucléaire est revenu sur le devant la scène. Votre traversée, effectuée en 2019, résonne ainsi de manière brûlante avec l’actualité…
En effet, au moment d’entamer cette balade, en 2019, je n’avais aucune idée que le livre paraîtrait en pleine campagne électorale, durant laquelle la question de l’énergie – et en particulier du nucléaire – serait au cœur des débats, notamment avec le président Macron qui appelle à relancer l’atome. De même, je ne m’attendais pas à ce qu’une guerre éclate aux portes de l’Europe, ravivant l’angoisse nucléaire, avec la menace d’une bombe atomique, mais aussi avec celle du bombardement de la centrale de Tchernobyl. De quoi rappeler, une fois de plus, les limites de cette énergie en termes de sécurité.
Chez la population, on ressent d’ailleurs une ambiguïté et une ambivalence à ce sujet. D’un côté, on aimerait bénéficier d’une énergie abondante, de l’autre, personne n’est prêt à vivre au-dessus d’un dépotoir pour déchets radioactifs, ni sous la menace d’une bombe atomique. Cette tension entre les bénéfices et les risques du nucléaire est au cœur de ce livre, qui nous invite à prendre du recul.
Votre BD-reportage dénonce la problématique des déchets nucléaires, sans pour autant suggérer d’alternative explicite…
La question mise en avant est: quel prix sommes-nous prêts à payer pour bénéficier d’une telle débauche énergétique? En France, la politique nucléaire a été imposée par le Général Charles de Gaulle dans les années 1950, sans initier de débat populaire sur la question. Or, dans le cas de Bure, on remarque bien que le nucléaire divise et polarise, il met mal à l’aise. Ce livre met cela en perspective, en questionnant ce qu’on prend pour acquis.
En marchant, vous invitez toutefois le lecteur à prendre son temps. Ralentir, est-ce paradoxalement une solution pour faire face à l’urgence climatique?
La vitesse est un critère de la modernité que nous pouvons remettre en cause. On nous demande d’accomplir toujours plus, en toujours moins de temps: se déplacer, travailler, vivre, produire… c’est déracinant. La bande dessinée, comme la marche, sont des activités plus lentes, qui nous invitent à nous recentrer, et à nous distancier de ce schéma. Comme le témoigne Marc Dufumier, ce n’est pas nécessairement l’espèce humaine qui est néfaste pour le climat et la planète, mais un système politique et économique qui s’est bâti sur la surexploitation du sol et du vivant: le capitalisme.
Vous concluez votre récit en notant que si votre livre est terminé, l’histoire se poursuit. Comment percevez-vous l’avenir? Êtes-vous confiant?
On a atteint un point de bascule. Il est devenu clair que le mythe de la croissance et du consumérisme – de l’économie comme une religion qui surplombe toutes les activités humaines – est trop violent et prédateur pour notre planète. Cette période anxiogène est aussi intéressante, car elle annonce des changements profonds. On se trouve face à un embranchement, où deux options se présentent à nous: continuer nos affaires habituelles, et subir ce que la planète aura à nous imposer, ou se réveiller et réinventer de nouvelles manières de vivre, de partager, pour amorcer, ensemble, une transition volontaire et durable. La question est: quelle option choisirons-nous?
Heidi.news est partenaire du Festival Histoire et Cité qui se déroule à Genève du 29 mars au 3 avril 2022
Par Rachel Häubi, publié le 31 mars 2022 à 17h25, modifié le 01 avril 2022 à 14h19.
Image en titre : La BD-reportage «Le Droit du sol» retrace une déambulation sur 800 kilomètres. | ED
https://www.heidi.news/sciences-climat/Étienne-davodeau-le-nucleaire-a-ouvert-une-boite-de-pandore


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