GUERRE EN UKRAINE : L’ARTICLE À LIRE POUR COMPRENDRE LA MENACE NUCLÉAIRE BRANDIE PAR LA RUSSIE

Résumé pour ceux qui n’ont pas le temps de tout lire

Vladimir Poutine et ses lieutenants laissent planer le spectre d’un recours à l’arme nucléaire depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes, fin février. Une menace que les experts jugent très improbable : elle ne correspondrait pas à la doctrine de Moscou et exposerait la Russie à de terribles représailles. Si elle en venait à passer à l’acte, l’utilisation d’armes nucléaires tactiques, moins puissantes que les armes stratégiques, semble la plus probable, et créerait un dilemme sur la riposte à adopter. Mais les menaces de la Russie s’apparentent plus probablement à un usage détourné de la dissuasion nucléaire. Son objectif n’est plus de défendre son territoire comme pendant la guerre froide mais de pouvoir attaquer l’Ukraine en toute impunité, en dissuadant les Occidentaux d’intervenir.

L’article détaillé complet

Le discours menaçant de Moscou relève probablement d’un bluff destiné à dissuader les Occidentaux de trop s’engager au côté des Ukrainiens. Mais l’hypothèse d’une frappe avec une arme tactique, moins puissante, n’est pas exclue et aurait de lourdes conséquences.

Les Français ont cessé de se ruer (inutilement) sur les pastilles d’iode. Mais le spectre de la menace nucléaire continue de planer sur le monde, après trois mois d’offensive russe en Ukraine. Moins à cause du risque d’accident dans une centrale ukrainienne qu’en raison des intentions réelles ou supposées de la Russie à propos de l’arme nucléaire. Moscou souffle le chaud et le froid à ce sujet, présentant la guerre nucléaire à la fois comme un risque à éviter et comme une menace bien réelle si les Occidentaux allaient trop loin dans leur soutien à Kiev. Au-delà de la propagande et des coups de bluff, franceinfo vous explique quel est le véritable risque d’une frappe nucléaire russe, quels en sont les enjeux et quelles en seraient ses conséquences.

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Que dit la Russie au sujet de l’arme nucléaire ?

Moscou n’a pas attendu d’envahir l’Ukraine pour mettre en avant son arsenal. « Les puissances de l’Otan et la Russie ne sont pas comparables, mais la Russie possède l’arme nucléaire », avait rappelé Vladimir Poutine le 7 février, après son entretien avec Emmanuel Macron au Kremlin. Le sujet est réellement revenu sur la table le 27 février, trois jours après le début de l’invasion, quand le président russe a demandé la « mise en alerte » des forces de dissuasion russe. L’arsenal nucléaire en fait partie. Quelques semaines plus tard, l’armée russe a utilisé pour la première fois le missile hypersonique Kinjal, puis testé le missile intercontinental Sarmat, deux armes qui peuvent porter des charges nucléaires.

Depuis, la tonalité du discours russe est souvent ambiguë. « Le danger [d’une guerre nucléaire] est réel », déclarait le chef de la diplomatie Sergueï Lavrov le 25 avril, mêlant mise en garde et assurance que la Russie veut éviter ce scénario. C’est encore l’idée développée par l’ancien président Dmitri Medvedev sur Telegram le 12 mai, affirmant que l’aide des Occidentaux à l’Ukraine « augmente la probabilité d’un conflit direct et ouvert entre l’Otan et la Russie », qu’un tel conflit « risque toujours de se transformer en guerre nucléaire » et que ce serait « un scénario catastrophique pour tout le monde ».

Les médias d’État russes ont évoqué l’hypothèse avec davantage d’enthousiasme : fin avril, une présentatrice égrenait le temps qu’il faudrait pour frapper Paris, Londres ou Berlin (sur la base de calculs erronés), tandis qu’un de ses collègues fantasmait sur un tsunami chargé de radiations qui engloutirait les îles britanniques. 

Y a-t-il des raisons de croire qu’elle pourrait s’en servir ?

Les rappels de Moscou au sujet de son arsenal nucléaire n’inquiètent pas outre mesure Héloïse Fayet, chercheuse à l’Institut français des relations internationales (Ifri), où elle coordonne le programme Dissuasion et prolifération. « L’hypothèse de l’emploi d’une arme nucléaire stratégique est nulle ou presque », explique-t-elle à franceinfo, car « la Russie s’exposerait à sa propre destruction » dans la guerre nucléaire qui risquerait alors d’éclater. Même si l’invasion de l’Ukraine a montré que Vladimir Poutine pouvait surprendre, la chercheuse ne croit pas qu’il ait perdu toute lucidité, ni qu’il puisse décider seul d’un acte aussi grave : « On sait que le protocole implique des discussions avec le chef d’état-major des armées et le ministre de la Défense. »

Comme les autres puissances nucléaires, la Russie a une doctrine nucléaire, un texte qui explicite les cas dans lesquels elle peut utiliser son arsenal. On peut a priori s’y fier, explique Héloïse Fayet, car l’un des grands principes de la dissuasion nucléaire est de poser clairement ces lignes rouges, pour réduire le risque d’un malentendu qui déclencherait un conflit. La dernière version de la doctrine russe, qui date de 2020, ne prévoit l’utilisation de l’arme nucléaire que si la Russie est visée par une attaque du même type, par une attaque sur un site nucléaire, par un missile balistique ou en cas « de menace contre l’existence même de la Fédération de Russie ». Si cette dernière formule est floue (l’ambiguïté fait aussi partie de la dissuasion), elle ne semble pas correspondre à une éventuelle défaite en Ukraine.

« Les textes doctrinaux russes qui sont publiés disent-ils tout de la doctrine nucléaire ? », s’interroge toutefois l’officier de réserve de la marine Jean-Sylvestre Mongrenier dans une tribune publiée par l’institut Thomas-More. Il rappelle qu’il existe un débat entre experts sur la possibilité que la Russie envisage une « désescalade par l’escalade » : une frappe nucléaire offensive, en réponse au risque d’une défaite sur le champ de bataille. Le chef de la CIA, William Burns, le 14 avril, appelait à « ne pas prendre à la légère » ce scénario si Vladimir Poutine venait à « sombrer dans le désespoir » face aux échecs de son armée.

Si cette frappe avait lieu, il estime cependant qu’il s’agirait « d’une arme nucléaire tactique ou à faible charge ». On distingue en effet deux types d’armes. D’un côté, les armes stratégiques, qui peuvent frapper une grande partie du globe et sont donc les plus utiles pour la dissuasion. De l’autre, les armes tactiques, de portée plus courte et en général moins puissantes. « Ces armes ont davantage été conçues dans le but d’être employées pour gagner une bataille ou produire un effet tactique », explique Héloïse Fayet. Outre leur pouvoir de destruction, qui reste considérable, « elles ont un effet de signalement : elles montrent que vous êtes prêt à aller jusque-là ». Pour la chercheuse, le risque que la Russie franchisse ce pas reste « extrêmement faible, mais pas nul ».

À quoi sert le fait de brandir cette menace ?

Historiquement, la dissuasion nucléaire a pour objectif d’empêcher une attaque sur son propre territoire, par la menace d’une riposte dévastatrice. Mais en Ukraine, c’est la Russie qui est à l’attaque et qui joue de cette menace pour dissuader le reste du monde de venir en aide à Kiev. « L’arme nucléaire est utilisée comme instrument d’intimidation, voire de coercition », en rupture avec « la logique de la dissuasion nucléaire », résume Jean-Sylvestre Mongrenier dans son texte pour l’institut Thomas-More.

Moscou cherche avant tout « à empêcher les livraisons d’armes, qui changent fortement le rapport de force sur le front », analysait Olivier Schmitt, directeur de la recherche et des études à l’Institut des hautes études de défense nationale, interviewé par L’Express (lien réservé aux abonnés) fin avril. « L’objectif est de mettre la pression sur les dirigeants occidentaux en faisant planer dans les opinions publiques la menace d’une escalade ». Avec un succès très relatif : si cette rhétorique a en partie réussi à inquiéter le grand public, elle n’a pas entamé le soutien des pays occidentaux à l’Ukraine, bien qu’ils évitent d’entrer en conflit direct avec la Russie.

Pour Héloïse Fayet, les déclarations russes sont aussi un aveu de faiblesse : « Vladimir Poutine ne semble plus pouvoir agiter d’autre menace que celle-là, car son armée n’est pas aussi puissante qu’il le pensait ». La chercheuse de l’Ifri voit aussi dans cette menace et cette attitude un moyen de « remonter le moral en Russie » en mettant en avant la puissance de l’arsenal nucléaire du pays, pour détourner l’attention des difficultés de son armée.

Quel est l’arsenal nucléaire de la Russie ?

La Russie possède l’arsenal nucléaire le plus pléthorique au monde. Il compte plus de 500 armes stratégiques, capables de transporter au total plus de 2 500 têtes nucléaires, selon le décompte de la revue américaine Bulletin of the Atomic Scientists(PDF), qui fait référence. Un nombre régulé par le traité New Start avec les États-Unis, renouvelé en février 2021. Cette même revue estime à plus de 1 900 le nombre d’armes nucléaires tactiques, plus difficile à évaluer car limité par aucun texte. 

Certaines de ces armes sont des missiles envoyés depuis des silos, d’autres peuvent l’être depuis des lanceurs mobiles, des sous-marins ou encore des avions. « La Russie a beaucoup investi pour moderniser cet arsenal, parfois au détriment du reste du budget de l’armée », précise Héloïse Fayet. En attendant l’entrée en service du missile Sarmat, testé en avril, elle dispose déjà de missiles stratégiques capables de frapper à plus de 16 000 km depuis la Terre et plus de 9 000 depuis un sous-marin, avec des charges de plusieurs centaines de kilotonnes (à titre de comparaison, la bombe A lâchée par les États-Unis sur Hiroshima était d’une puissance de 15 kilotonnes).

Ses armes tactiques ont une portée moindre, mais les missiles Iskander, par exemple, peuvent frapper à 500 km, et les nouveaux missiles Kinjal, à 2 000 km, selon la Russie. Une bonne partie de ces armes peuvent être utilisées avec une charge conventionnelle ou avec une charge nucléaire, et leur puissance est réglable, de 10 à 100 kilotonnes pour l’Iskander par exemple.

Quelles seraient les cibles les plus crédibles ?

Les observateurs imaginent davantage la Russie utiliser une arme tactique qu’une arme stratégique. Techniquement, la portée de ces armes permettrait tout de même d’atteindre des villes comme Berlin, mais cela « n’aurait aucun sens », explique Heloïse Fayet, les frappes tactiques ayant pour objectif d’aider l’armée à l’emporter sur le champ de bataille.

Si le Kremlin n’a jamais dévoilé de cibles potentielles, la chercheuse envisage trois hypothèses plus crédibles que la destruction d’une capitale occidentale : « Une frappe contre un convoi d’armement lourd de l’Otan en Ukraine ; sur une cible civile en Ukraine, pour démotiver la population ; ou sur un site qui concourt à la dissuasion de l’Otan dans un pays de l’Otan ». Autant de scénarios qui restent « extrêmement hypothétiques » et risqués pour Moscou.

Le Bulletin of the Atomic Scientistsdans un article du 16 mai*, envisage aussi que la Russie puisse viser directement des unités ukrainiennes « pour changer la situation » militaire mais estime qu’il faudrait plusieurs frappes pour que l’impact soit « significatif ». La revue imagine même une frappe « de démonstration » dans un lieu vide, qui ne tuerait personne mais chercherait à choquer Kiev pour provoquer une capitulation.

Quels seraient les dégâts et conséquences d’une telle frappe ?

Des simulateurs comme NukeMap* et Outrider*, jugés sérieux par les spécialistes, permettent d’en visualiser les effets. Dans une grande ville, les plus puissantes armes stratégiques feraient des millions de morts, et une arme tactique tuerait des centaines de milliers de personnes. « Une bombe stratégique détruirait Paris tout entier, tandis que les dégâts d’une bombe tactique seraient à l’échelle d’un quartier », résume le radiobiologiste de l’Inserm Nicolas Foray.

L’explosion d’une arme nucléaire provoque d’abord une boule de feu, suivie d’une puissante onde de choc, raconte Emmanuelle Galichet, responsable des enseignements en génie nucléaire au Cnam. Autour du point d’impact, la chaleur peut grimper à plus de 5 000 °C « et provoquer des incendies partout ». Les retombées radioactives seraient également dangereuses, mais loin d’être la première cause de mortalité.

Nicolas Foray, lui aussi, remet en perspective le risque radioactif, qui n’est pas comparable avec celui résultant d’un accident dans une centrale, qui contient beaucoup plus de carburant. Trente-six ans après la catastrophe de Tchernobyl, des zones sont encore interdites d’accès, alors qu’à Hiroshima, en 1945, les survivants circulaient dans les rues quelques jours après le bombardement, relève Nicolas Foray. Une frappe nucléaire russe, très meurtrière, ne rendrait pas les lieux inhabitables à long terme et ne causerait pas de risque de santé majeur pour le reste de l’Europe, s’accordent les deux scientifiques.

Sait-on comment les Occidentaux réagiraient ?

Tout dépendrait de la cible. L’Ukraine n’étant pas membre de l’Otan, l’Alliance n’aurait « pas de raison formelle de réagir » à une frappe visant une cible ukrainienne, rappelle Héloïse Fayet. En revanche, si la bombe touchait un pays de l’Otan, celui-ci pourrait invoquer l’article 5 du traité de l’Alliance. Chacun de ses membres serait alors tenu de réagir.

« Il n’y a pas de mécanisme automatique » pour décider de la riposte de l’Otan, explique cependant la chercheuse : on sait qu’il y en aurait une, mais on ignore de quelle nature. Il ne s’agirait pas forcément d’une frappe nucléaire. Dans la revue Bulletin of the Atomic Scientists*, l’expert américain Jeffrey Emonds juge même cette option impensable : frapper les Russes en Ukraine mettrait en danger le territoire qu’ils cherchent à défendre et attaquer le territoire russe déclencherait un conflit nucléaire avec Moscou. Il imagine davantage une frappe contre la Russie avec une arme conventionnelle, qui réduirait le risque d’escalade à défaut de l’éliminer complétement.

Les Occidentaux ne seraient sans doute pas les seuls à riposter. « La Russie deviendrait instantanément une deuxième Corée du Nord, un État paria condamné par le monde entier, y compris certains de ses alliés », veut croire l’expert américain Max Bergmann, ancien conseiller du chef de la diplomatie américaine John Kerry, interrogé par L’Express (lien réservé aux abonnés). Notamment la Chine, qui « a une doctrine nucléaire de non-emploi en premier », rappelle à la BBC* Heather Williams, chercheuse au King’s College de Londres.

Par Louis Boy, France Télévisions, publié le 24/05/2022 à 06h56, mis à jour le 24/05/2022 à 07h29

Image en titre : Pour Vladimir Poutine, l’arsenal nucléaire de la Russie est un élément de dissuasion, de menace, voire de propagande envers son peuple. Mais pourrait-il un jour s’en servir ? (JEREMIE LUCIANI / FRANCEINFO)

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