MENACE NUCLÉAIRE: LE STATU QUO N’EST PAS ACCEPTABLE

ÉDITORIAL. À l’approche de la première réunion des États parties au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, l’arme atomique interroge sur le sens de l’humanité. Face à l’immobilisme des puissances nucléaires, du courage civil est requis pour éliminer une menace existentielle.

C’est tout le paradoxe. Il y a un an et demi entrait en vigueur le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), aujourd’hui ratifié par 62 États. On pourrait penser qu’on avait enfin tiré les leçons d’Hiroshima. Il n’en est rien. L’arme atomique est à nouveau plus menaçante que jamais. Vladimir Poutine a laissé entendre, comme en 2014, qu’il pourrait l’utiliser dans le contexte de la guerre en Ukraine. Les autres puissances nucléaires préviennent qu’elles ne resteraient pas sans réagir à une telle attaque.

En 2010, le président du CICR Jakob Kellenberger avait très bien formulé l’impératif du désarmement nucléaire en relevant que dans ce domaine, les droits des États doivent céder devant les intérêts de l’humanité. Aucune arme n’enlèvera le caractère absurde des destructions provoquées par les guerres. Mais l’arme nucléaire est le paroxysme de pulsions mortifères qui interrogent sur le sens de l’humanité. Ou, comme aurait dit Sartre, sur le mal-être existentiel.

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Jusqu’ici, un autre traité, celui sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), en vigueur depuis 1970, a eu une efficacité reconnue, bien qu’il n’ait pas réussi à juguler le développement sauvage de telles armes par Israël, le Pakistan, l’Inde et la Corée du Nord. Avec le risque imminent d’effondrement de l’accord nucléaire iranien, Téhéran pourrait rejoindre ces quatre «hors-la-loi» nucléaires.

Pour la Suisse, le TNP est à juste titre un traité fondamental qui a empêché qu’on ait 20 États dotés de l’arme atomique aujourd’hui. Que le Conseil fédéral s’y accroche est compréhensible. Le TIAN n’a pour l’heure en rien modifié le comportement des puissances nucléaires. Celles-ci ont non seulement failli à remplir leur obligation de désarmer conformément à l’article 6 du TNP, mais elles ont également modernisé et développé leurs arsenaux.

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L’approche réaliste qu’adopte le Conseil fédéral repose sur l’efficacité de la dissuasion et le statu quo qui perdure entre puissances nucléaires. Or l’immobilisme face à une telle menace n’est pas acceptable. Seul un courage civil opportun permettra d’éliminer l’épée de Damoclès nucléaire suspendue au-dessus de la planète. En 1991, François Mitterrand, qui s’était rallié tardivement au TNP, avait annoncé la suspension des essais nucléaires. Son appel fut suivi par Moscou, Pékin et Washington. Le TIAN, qui crée une nouvelle norme en interdisant pour la première fois l’arme atomique, est en ce sens un aiguillon bienvenu.

Nous sommes aujourd’hui, suite à un accident, à une fausse alerte, à une fausse interprétation, proche de l’apocalypse nucléaire. Nous n’avons pas le droit de jouer ainsi avec l’humanité. Les hibakushas d’Hiroshima ne cessent de le marteler: la bombe nucléaire, c’est l’enfer sur terre.

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Par Stéphane Bussard (journaliste), publié dimanche 19 juin 2022 à 20h33, modifié lundi 20 juin 2022 à 10h17

Photo en titre : Test de missile balistique intercontinental par la Corée du Nord, 24 mars 2022. — © Korean Central News Agency / Korea News Service via AP Photo

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