RENATIONALISATION D’EDF : TOUT COMPRENDRE EN SEPT QUESTIONS

L’annonce avait été le fait marquant du discours de politique générale d’Élisabeth Borne à l’Assemblée nationale le 6 juillet : la décision de l’État de renationaliser totalement EDF, dont il possède déjà 84% du capital. Une initiative qui soulève de nombreuses interrogations, tant la situation de l’énergéticien est fragile entre sa dette massive, l’état de son appareil industriel et la volonté de relancer un vaste programme nucléaire. Alors pourquoi l’État reprend-il 100% du capital d’EDF ? Combien cela va-t-il lui coûter ? La renationalisation va-t-elle permettre d’éviter la scission du groupe que réclame Bruxelles ? La Tribune fait le point sur une opération financière qui engage l’avenir énergétique de la France.

Pourquoi l’État renationalise EDF ?

L’État détient déjà près de 84% du capital d’EDF. Alors pourquoi s’emparer de la totalité des parts de l’entreprise ? L’entreprise se trouve aujourd’hui en grandes difficultés, minée par une dette colossale de 41 milliards d’euros fin 2021, qui pourrait flamber à plus de 60 milliards d’euros à la fin de l’année. Son activité pâtit, par ailleurs, de la faible disponibilité du parc nucléaire où seule la moitié des 56 réacteurs fonctionnent, les autres étant à l’arrêt pour des opérations de maintenance ou à cause de problèmes de corrosion. Pourtant, l’entreprise doit relever un immense défi industriel : construire six nouveaux réacteurs dans les prochaines années, voire 14 si nécessaires, dans le cadre du très ambitieux programme de relance du nucléaire annoncé en février par Emmanuel Macron.

Pour mener à bien le redressement d’EDF, l’État veut avoir les mains libres. Ce qui signifie ne pas avoir à consulter les 16% d’actionnaires privés dans des discussions qui retardent de plusieurs semaines les décisions. La montée au capital de la puissance publique vise aussi à rassurer les créanciers de l’entreprise, afin d’éviter que la confiance dans la solvabilité du groupe ne s’érode et plombe un peu plus ses capacités financières.

Comment l’État va-t-il s’y prendre ?

Le gouvernement a opté pour une OPA (offre publique d’achat) simplifiée, qui permet de racheter les 16% d’actions privées restantes d’EDF. Il suffit à l’État d’atteindre 90% du capital pour ensuite récupérer automatiquement 100% des parts comme le prévoient les règles des marchés financiers. L’offre de rachat est de 12 euros par action, soit une prime de 50% par rapport au cours boursier avant l’annonce de la nationalisation par Élisabeth Borne le 6 juillet dernier. En plus, l’État actionnaire propose de racheter 15,64 euros les obligations (émissions de dette d’EDF) de l’entreprise pour désendetter l’entreprise et ainsi renforcer son bilan.

Combien cela va-t-il coûter ?

Le ministère de l’Économie et des Finances précise que l’État va mettre 9,7 milliards d’euros sur la table, dont 2,1 milliards dédiés au rachat d’obligations. Bercy assure avoir calculé la valeur intrinsèque de l’énergéticien à partir de ses futures rentrées d’argent et de sa cotation en Bourse pour proposer, à la fois, un prix juste aux yeux des actionnaires et pour les finances publiques.

Quel est le calendrier ?

Première étape fondamentale: obtenir l’accord du Parlement, où le gouvernement n’a pas de majorité absolue. L’Hémicycle devra voter cet été une loi de finances rectificative afin de débloquer 9,7 milliards d’euros de crédits indispensables au financement de l’opération.

Si tel est le cas, l’État prévoit ensuite de déposer son projet d’OPA auprès de l’Autorité des marchés financiers (AMF) début septembre, puis une ouverture de l’offre les derniers jours de septembre jusqu’à mi-octobre. Il espère ensuite que le retrait obligatoire (qui peut intervenir une fois que l’État détient 90% du capital) et la radiation des actionnaires interviennent à la fin octobre, à la veille d’un hiver très tendu pour le système électrique tricolore. Sur le temps long, Bercy indique à l’AFP que l’opération garantit de pouvoir préparer « avec plus de sérénité des chantiers à extrêmement long terme » chez EDF.

Quid des petits actionnaires ?

La colère des petits actionnaires plane sur l’opération, en particulier ceux qui avaient acheté leurs actions EDF en 2005 au prix fort de 32 euros l’unité. L’offre de l’État à 12 euros par action pourrait ne pas les satisfaire car elle entraîne une perte sèche sur leur investissement initial. À ces inquiétudes, Bercy répond que « lorsque vous investissez dans une entreprise cotée en Bourse, l’ensemble des investisseurs encourt un risque [de perte, ndlr] de capital ».

Une association regroupant des actionnaires salariés d’EDF a déjà promis de contester l’offre de l’État de 12 euros par action. Ces derniers risquent néanmoins de ne pas avoir voix au chapitre si l’État monte à 90% du capital. Ils seront alors forcés par la loi d’accepter les conditions de l’OPA.

Bruxelles doit-elle donner son feu vert ?

Non, l’État n’a pas besoin de demander une autorisation à la Commission européenne pour redevenir l’actionnaire unique d’EDF. En revanche, Bruxelles va continuer de veiller de manière très sourcilleuse aux règles de la concurrence sur le marché de l’électricité. Ce qui ne simplifie pas la future organisation de l’entreprise. Des négociations doivent donc être poursuivies avec Bruxelles sur la régulation de la vente de l’électricité d’origine nucléaire car le mécanisme de l’Arenh ( pour Accès régulé à l’électricité nucléaire historique, qui permet à tous les fournisseurs d’électricité de s’approvisionner en électricité auprès d’EDF à un tarif bas) touche bientôt à sa fin. Des négociations doivent également être menées sur le financement du nouveau nucléaire.

EDF va-t-il rester un groupe unique ?

La commissaire européenne à la Concurrence Margrethe Vestager a longtemps réclamé que des « murailles de Chine » soient établies entre les activités nucléaires d’EDF et ses autres activités, dont les renouvelables. Pour répondre à ces exigences, la France avait imaginé le plan Hercule, qui prévoyait de découper EDF en trois entités. Ce plan a été abandonné l’été dernier, mais rien ne dit que Bruxelles n’imposera pas une profonde réorganisation du groupe pour éviter qu’il ne se trouve en situation de monopole dans l’électricité en France. Bruno Le Maire a récemment confié avoir déjà « eu de longues discussions avec Margrethe Vestager sur ce sujet, donc nous reprendrons nos très longues discussions » suite à la renationalisation totale.

Les syndicats et la direction actuelle s’opposent fermement à toute scission. «Il faut garder un EDF unique, (…) dans l’intérêt de la performance du système énergétique et électrique française. Qui peut penser un seul instant qu’on aura un EDF sans renouvelables, quelle utopie ! », s’est indigné le PDG Jean-Bernard Lévy la semaine dernière. Le dirigeant, qui doit céder sa place en septembre, défend l’unité de son groupe qui selon lui « sait tout faire » au sein d’une même structure que ce soit le nucléaire, l’hydraulique ou les énergies renouvelables.

Par Paul Marion, publié le 19 juillet 2022 à18h03

Photo en titre : EDF doit relever l’immense défi de la relance du nucléaire, tout en se trouvant en grandes difficultés financières et industrielles. (Crédits : RÉGIS DUVIGNAU)

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