CÉLINE GUIVARCH : « ON CONTINUE À TROP INVESTIR DANS LES ÉNERGIES FOSSILES »

Entretien – « Chaleur Humaine » (5/5). Dans cet épisode du podcast du « Monde » consacré au défi climatique, l’économiste Céline Guivarch analyse les pistes suggérées par le dernier rapport du GIEC pour rompre avec le pétrole, le charbon et le gaz

Les énergies fossiles – pétrole, gaz et charbon – représentent toujours 80 % de l’énergie consommée dans le monde, une proportion qui n’a quasiment pas changé depuis trente ans. Elles sont aussi les principales responsables du changement climatique. Comment réduire notre dépendance à ces sources d’énergie ? Par quoi faut-il commencer ? Que faut-il éviter à tout prix ? Quelles technologies peut-on utiliser en priorité ? Ces questions sont au cœur du travail mené dans le dernier volet du dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), paru en avril. Nabil Wakim, journaliste au Monde, échange avec l’économiste Céline Guivarch, directrice de recherches au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement et coautrice de ce rapport de près de 3 000 pages, qui propose des centaines de trajectoires possibles pour décarboner l’économie.

Vous avez participé à la coordination et aux travaux du dernier rapport du GIEC, le groupe d’experts de l’ONU pour le climat, paru au mois d’avril 2022. Il est consacré à l’atténuation, autrement dit comment baisser les émissions de gaz à effet de serre et conserver une planète vivable pour les humains. Ce qu’explique ce gigantesque travail de collecte et d’analyse des études scientifiques au niveau mondial, c’est que nous disposons déjà des moyens pour faire baisser de moitié ces émissions entre maintenant et 2030. Quelle est la première des priorités pour rester sur la trajectoire fixée par l’accord de Paris sur le climat ?

La première chose à faire, c’est d’arrêter de faire ce qui va dans la mauvaise direction ! C’est-à-dire tout ce qui continue à nous enfermer dans une dépendance vis-à-vis des énergies fossiles, vis-à-vis d’activités qui sont néfastes. Par exemple – on le voit bien dans le rapport du GIEC –, ce que les connaissances scientifiques nous montrent, c’est que les infrastructures existantes qui nécessitent des énergies fossiles pour fonctionner ne doivent pas aller à la fin de leur durée de vie prévue – les centrales à charbon, les voitures thermiques, les bateaux du commerce international, etc. Si on les utilise jusqu’à la fin de leur durée de vie technique, on sature déjà en termes d’émissions le budget qui nous permet de rester sous 1,5 °C d’augmentation de la température du globe, ce qui est l’objectif qu’incite à tenir l’accord de Paris.

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Ce que cela veut dire, c’est qu’il faut arrêter un certain nombre d’installations bien avant la fin de la durée de vie qui est prévue par les États, les investisseurs et les entreprises. Il faut donc avancer la « date de péremption » de certaines centrales à charbon, de certains sites pétroliers ou gaziers ?

Cela nous enferme dans la mauvaise direction : continuer à investir dans des centrales à charbon, par exemple, mais aussi continuer à construire des villes très étalées, qui nous rendent dépendants de voitures thermiques polluantes, c’est ce qu’il faut cesser de faire. C’est vraiment la première chose : nous devons cesser de faire ce qui est contraire à nos objectifs. Cela devrait se traduire aussi sur la question des investissements : il y a un manque d’investissements vers les solutions, en particulier dans certains domaines comme le transport, l’agriculture ou la foresterie. Dans ces secteurs, l’écart est très grand par rapport aux besoins.

La deuxième brique pour suivre la bonne trajectoire et se débarrasser des énergies fossiles, c’est donc de mettre l’argent au bon endroit ?

Voilà. C’est un point important qu’on voit dans le rapport du GIEC : la question n’est pas de trouver de l’argent supplémentaire. Quand on regarde l’épargne mondiale disponible, les flux de capitaux disponibles sont là. C’est vraiment une question de réorientation des investissements vers les solutions. On continue à trop investir dans les énergies fossiles, qui sont la cause principale du réchauffement climatique, et il s’agit de réorienter vers les solutions, au plus vite.

Il y a d’ailleurs un autre point frappant dans ce rapport, c’est l’idée que, si les investissements sont faits de manière sérieuse, il est possible d’être sur la trajectoire de l’accord de Paris, mais aussi d’atteindre d’autres objectifs de développement…

Il ne s’agit pas de penser : « On fait tout le reste, comme d’habitude, et puis, par ailleurs, on réfléchit à réduire les émissions de gaz à effet de serre. » Au contraire, il nous faut regarder comment on peut le faire tout en atteignant des objectifs d’amélioration de la santé pour tous, de réduction des inégalités, de réduction de la faim dans le monde, etc. Ce que montre le rapport, c’est qu’il y a énormément de secteurs dans lesquels il y a des synergies qui sont très fortes. C’est particulièrement le cas sur les questions de santé, sur la combustion d’énergies fossiles. Elles donnent lieu à des émissions de gaz à effet de serre, le CO2 en particulier, mais aussi à des émissions de polluants locaux et de particules plus ou moins fines et cela génère des maladies respiratoires, cardio-vasculaires, certains cancers. Donc réduire la combustion d’énergies fossiles, c’est aussi améliorer notre santé.

C’est un premier exemple, mais il y en a d’autres, par exemple sur les mobilités actives. En France, la sédentarité est une question de santé publique et le déploiement de mobilités actives, donc le vélo ou la marche, est à la fois une solution par rapport à la question de santé publique qu’est la sédentarité et permet, quand c’est pertinent, de réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur des transports.

C’est certainement une perspective assez réjouissante, mais il faut bien reconnaître que ce chemin est pavé d’épines : rien dans cette trajectoire n’est simple. Renoncer aux énergies fossiles, c’est abandonner des secteurs entiers d’activité, des centaines de milliers d’emplois y sont liés, et c’est toutes nos sociétés qui sont bâties sur leur usage. Pour remplacer les énergies fossiles, le rapport du GIEC, comme les rapports, en France, de l’Ademe ou du Réseau de transport d’électricité, s’appuient sur un développement massif des énergies renouvelables, principalement du solaire et de l’éolien. Quel rôle jouent ces technologies dans le fait de rompre avec les énergies fossiles ?

Dans les possibilités dont nous disposons pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, il y a effectivement l’adoption de technologies, en particulier les énergies renouvelables. Si le solaire et l’éolien remplacent du charbon, du gaz et du pétrole, ils permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre mais aussi, dans certains pays, d’accéder à des services énergétiques, d’avoir accès à de l’électricité qui n’était pas là avant, sans nouvelles émissions de gaz à effet de serre ou presque – il y en a un tout petit peu pour la fabrication des éoliennes elles-mêmes sur l’ensemble de leur cycle de vie. Ce qu’on voit aussi, c’est que dans beaucoup de pays du monde, au niveau des villes, des territoires, des régions, il y a de plus en plus de mesures mises en place pour chercher à réduire les émissions. On a en main les éléments pour dire que ces actions ont réussi à éviter des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale. Hélas, cela n’a permis que de ralentir l’augmentation des émissions mondiales, alors qu’il faut bien qu’elles baissent et qu’elles atteignent zéro en quelques décennies. Mais les actions commencent notamment en déployant ces solutions dont on parle.

Il faut aussi dire qu’on a appris énormément et que les coûts de ces technologies ont été beaucoup réduits. En dix ans, les coûts d’installation des panneaux solaires ont été divisés par dix environ. Les batteries pour les véhicules électriques ou pour le stockage d’électricité, c’est la même chose : leur coût en dix ans a été à peu près réduit de 85 %. Donc, on progresse au fur et à mesure qu’on déploie les solutions.

Il y a d’autres types d’actions qui sont menés et qui sont efficaces : investir dans l’isolation des bâtiments pour avoir un confort thermique, aussi bien l’hiver que l’été, avec une faible consommation énergétique et pas d’émissions de gaz à effet de serre. Plus généralement, ce qu’on voit, c’est que les options sont multiples. Mais on parle plus fondamentalement des transformations des modes de production et de consommation. Il s’agit bien de repenser notre urbanisme, nos infrastructures collectives, pour donner accès aux alternatives aux énergies fossiles à tout le monde.

Il y a une autre notion qui est présente pour la première fois dans le rapport du GIEC : la sobriété. Toutes les trajectoires sérieuses qui nous permettent de conserver une planète habitable imposent une réduction massive de la consommation d’énergie. Depuis trente ans, 80 % de notre énergie consommée au niveau mondial vient du gaz, du pétrole et du charbon. Donc, l’une des voies à prendre est d’en utiliser beaucoup moins. Que veut dire, dans l’esprit des rédactrices et des rédacteurs du dernier rapport du GIEC, cette notion de sobriété ?

La sobriété, c’est « l’ensemble des politiques, des mesures, des pratiques quotidiennes qui permettent d’éviter des demandes d’énergie, de matériaux, de biens, de terre, tout en assurant le bien-être de tous les humains dans les limites planétaires ». C’est une traduction du rapport qui est pour l’instant uniquement en anglais. Il faut bien noter que la question du bien-être est au cœur de cette notion, c’est important. On voit également en filigrane la question des inégalités : on vit dans un monde qui est extrêmement inégal entre pays et au sein des pays en termes de revenus, en termes d’émissions de gaz à effet de serre.

Mais on imagine bien qu’une définition comme celle-ci ne fait pas nécessairement l’unanimité au sein du GIEC. Le fait d’insister là-dessus engage l’ensemble des États signataires…

Quand on est auteur pour un rapport du GIEC, on est là au titre de notre expertise scientifique. On n’est pas là pour défendre les intérêts des pays dont on est originaire. Les débats sont davantage des débats sur les concepts, sur les définitions, sur le fait de savoir s’il y a un consensus scientifique ou pas sur un sujet ou un autre. Un élément qui me paraît important quand même, c’est que le résumé de référence du rapport, qu’on appelle « résumé pour décideurs », est examiné et approuvé mot à mot par l’ensemble des pays signataires. C’est à ce moment-là que les États entrent en jeu dans les rapports du GIEC. Ce qui veut dire que la définition que je vous ai donnée a été approuvée par l’ensemble des pays du monde. Je pense que c’est assez fort.

Quand on regarde de manière plus précise, tout ce qu’on appelle les potentiels d’action sur la demande – tout ce qui va réduire la demande d’énergie – est évalué comme étant de l’ordre de 40 % à 70 % de réduction d’émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2050. Derrière ces actions, il y a des éléments qui sont des éléments de sobriété ou d’évitement. Par exemple, dans les bâtiments, régler son thermostat 1 ou 2 °C en dessous ce qu’on aurait fait habituellement. Ça, c’est de l’évitement. On évite une demande de services énergétiques. On peut aussi éviter un déplacement de marchandises ou de personnes, éviter un déplacement international en le remplaçant par une réunion à distance, par un appel téléphonique. Réorganiser les chaînes de production et d’approvisionnement pour limiter les distances parcourues par les marchandises.

Après, il y a des actions portant sur la réduction de la demande d’énergie qui passent par de l’efficacité : quand on isole un bâtiment pour assurer un confort thermique avec moins d’énergie, on parle d’efficacité. De même, quand un industriel fait un investissement pour avoir des moyens de production plus efficaces. Mais les deux notions sont compatibles : par exemple, avoir des véhicules qui sont plus légers, c’est à la fois de la sobriété, parce que pour les produire on va utiliser moins de matériaux et de ressources, mais c’est aussi de l’efficacité énergétique, parce que pour les déplacer on va avoir besoin de moins d’énergie. Et puis enfin, il y a des actions qui sont plutôt de l’ordre de l’amélioration, comme dans les bâtiments, installer des panneaux solaires sur le toit pour avoir une production décentralisée d’énergie.

L’exemple du bâtiment est intéressant – en France, il s’agit d’environ 20 % des émissions de gaz à effet de serre –, puisqu’il montre qu’on peut mener toutes ces actions de front : baisser la température du chauffage, mieux isoler le bâtiment avec une rénovation d’envergure et installer des panneaux photovoltaïques…

Tout à fait, tout cela peut se conjuguer. Il y a un autre élément qui est extrêmement clair dans l’état des connaissances et dans le rapport du GIEC, c’est que ce potentiel d’action sur la demande pour aller attraper l’intégralité de ce potentiel, ce n’est pas la responsabilité du consommateur final, individuel et de petits gestes individuels. On parle ici en priorité d’actions collectives de transformation de nos villes, de nos infrastructures, de construction de ces alternatives et même de transformation de nos organisations sociales, de nos normes sociales, pour mettre en œuvre des solutions qui sont viables et qui sont compatibles avec le bien-être.

Mais cette notion de sobriété est comprise de manière différente par les États, les grandes entreprises ou les citoyens. Si on vous suit, et si on regarde la définition du GIEC, on a l’impression qu’il s’agit d’une remise en cause d’un modèle économique dans lequel il faut produire beaucoup pour consommer beaucoup. Cette sobriété, c’est quand même l’idée de produire moins d’objets, de consommer moins, de conserver les choses plus longtemps, de consommer moins d’énergie, de matériaux. Ce n’est pas très compatible avec la manière dont fonctionne l’activité économique aujourd’hui…

C’est vrai, les transformations dont on parle impliquent des changements majeurs des normes sociales, des organisations sociales, des infrastructures, des villes, etc. Sur les biens industriels manufacturés, il y a à la fois des leviers sur l’efficacité énergétique, pour avoir des produits qui utilisent moins de matériaux, moins de ressources, moins d’énergie. Il y a aussi finalement des questions plus fondamentales : qu’est-ce que c’est, ces biens-là ? Et est-ce qu’ils sont plus durables, plus réparables, recyclables ? Et puis, quels services ils nous rendent ? À quoi ils nous servent ?

Il y a une tentation de dire : l’État doit édicter des règles et des interdictions, par exemple pour dire aux industriels qu’ils n’ont plus le droit de faire des machines à laver qui durent moins de quinze ans et que les pièces de rechange soient facilement trouvables sur une longue période. Mais, d’un autre côté, on peut aussi défendre l’idée que le marché, les industriels vont trouver d’eux-mêmes un équilibre économique dans cette nouvelle donne, innover pour faire baisser les émissions et trouver d’autres modèles. Le GIEC donne-t-il une recette, une manière d’arriver à ces objectifs qui paraissent parfois hors de portée ?

Le rapport du GIEC fait l’état des connaissances scientifiques, il ne dit pas ce qu’il faut faire, je pense que c’est important de bien le comprendre ! La mise en œuvre nécessite des débats démocratiques au sein des États, les scientifiques ne peuvent pas s’y substituer. Évidemment, il y a des politiques publiques qui peuvent être efficaces pour réorienter les productions.

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D’accord, mais on voit bien que certaines politiques publiques fonctionnent dans certains pays et peuvent servir d’exemple, et cela les scientifiques peuvent s’en saisir. Si on regarde la question de la baisse de la consommation d’énergie, on voit bien que c’est un objectif de longue date, mais qu’il est particulièrement difficile à atteindre en réalité. Ce qui donne l’impression que, sans volonté politique très forte, rien de tout cela n’arrivera…

Est-ce qu’une transition de cette ampleur va se passer toute seule ? La réponse est non. On est en train de parler de transformations majeures de tous les grands systèmes. Bien sûr, cela demande des politiques publiques ambitieuses, fortes, coordonnées à tous les échelons, depuis les territoires en passant par les régions, les pays, les organisations supranationales, etc. Pour la France, l’Europe est évidemment un niveau important pour toutes les réglementations. L’échelon international est essentiel pour la question de la solidarité internationale face au changement climatique, le transfert de technologies, le financement international des actions, etc. Et, évidemment, ces transformations ne vont pas se faire d’elles-mêmes, elles requièrent des politiques publiques pour permettre d’enclencher les investissements dont on parle, mais aussi pour s’assurer que personne n’est laissé sur le chemin.

Mais justement, sur ces politiques publiques, tout le monde n’est pas d’accord sur les priorités à déployer. L’un des exemples, c’est la place du gaz dans la transition : on le voit bien depuis le début de la guerre en Ukraine et l’utilisation par Vladimir Poutine et la Russie de l’arme du gaz. L’un des invités du podcast, le directeur du centre énergie de l’IFRI, Marc-Antoine Eyl-Mazzega, disait de manière assez pragmatique : si les Chinois achètent le gaz russe à notre place, cela va remplacer les centrales à charbon et faire baisser nos émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial, donc ce ne serait pas forcément une mauvaise nouvelle. Certes, le gaz est fossile, mais il est moins émetteur que le charbon, et donc on y gagne quand même. Qu’en pensez-vous ?

La question qu’on peut se poser en permanence est la suivante : est-ce que les actions menées vont dans la bonne direction et sont compatibles avec le fait d’atteindre en quelques décennies zéro émission de CO2 ? À ce titre, un investissement nouveau dans une énergie fossile – par exemple, dans le gaz – risque de perpétuer des émissions sur une longue période. Une centrale qui produit de l’électricité à partir de gaz, ce sont des émissions pendant au moins une trentaine d’années. Les choix d’aujourd’hui peuvent nous « enfermer » dans des émissions, sauf si on décide d’abandonner certaines choses, de ne pas rentabiliser certains investissements. Remplacer du charbon par du gaz, ça réduit les émissions de gaz à effet de serre, c’est vrai, mais ça reste une énergie fossile et c’est plus difficile d’en sortir dans un deuxième temps.

C’est ce que les experts appellent le « verrouillage », le risque de se lier les mains pour longtemps en réinvestissant dans des énergies fossiles. On en comprend la logique, mais c’est incroyablement difficile, comme le montrent les débats sur l’augmentation du prix du carburant ou du gaz avec la flambée des cours de l’énergie, en particulier avec l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes.

Cela montre, encore une fois, que c’est une question internationale et qu’on a bien besoin de coordination entre les États sur le sujet pour ne pas juste déplacer des émissions ou déplacer la propriété des émissions, comme lorsque certaines centrales à charbon sont vendues à une autre entreprise pour pouvoir afficher un meilleur bilan environnemental. Et, là encore, c’est une question de politique publique : pour que les investisseurs prennent en compte les risques liés à l’investissement dans les énergies fossiles qui ne sont pas pris en compte aujourd’hui, mais qu’il est pourtant nécessaire de prendre en compte.

En France, il y a un débat très vif sur le nucléaire : Emmanuel Macron défend l’idée de construire au moins huit nouveaux réacteurs de troisième génération EPR, la gauche (NDLR : sauf le PCF !) et les écologistes y sont majoritairement opposés. L’un des arguments pour reprendre le développement de l’énergie nucléaire est qu’elle émet peu de gaz à effet de serre. Quelle place occupe le nucléaire dans le dernier rapport du GIEC ? Est-ce que c’est une technologie qui peut jouer un rôle important ?

Dans le chapitre du rapport qui se penche sur l’énergie et les solutions d’atténuation, le nucléaire est évalué, et il est vrai qu’il génère peu d’émissions de gaz à effet de serre, même s’il pose d’autres questions. La construction émet du CO2, mais pas la production d’électricité en tant que telle. Il fait partie des solutions de production d’électricité bas carbone. Mais, à l’échelle mondiale, le potentiel le plus gros et en particulier à court terme, il est sur les énergies renouvelables, solaire et éolien. Notamment parce que, quand on regarde les objectifs de 2030, c’est très proche de nous, dans seulement huit ans. Or le nucléaire prend du temps pour être développé.

Pour 2030, on sait déjà qu’il n’y aura que très peu de nouveaux réacteurs raccordés au réseau au niveau mondial, parce qu’effectivement les travaux sont assez longs et peuvent durer entre cinq et quinze ans. C’est-à-dire que le nucléaire peut jouer un rôle mais plutôt à un horizon 2040. Est-il pour autant indispensable dans tous les scénarios du GIEC ?

Pour être plus précise, ce que fait le rapport du GIEC, c’est qu’il évalue des scénarios prospectifs sur les trajectoires de réduction d’émissions de gaz à effet de serre. C’est un travail important, produit par des chercheurs de différents endroits dans le monde : on a un peu plus de deux mille trajectoires qu’on a collectées et analysées – elles arrivent à des moyennes de températures différentes selon les options choisies. Si on regarde celles qui sont compatibles avec le fait de rester au-dessous de 2 °C d’augmentation de la température du globe ou de 1,5 °C, il y a quand même différentes combinaisons possibles, différents leviers d’action et de choix technologiques possibles. Certaines trajectoires ont été volontairement construites par les chercheurs en se passant de certaines technologies, par exemple en se passant de nouveaux réacteurs nucléaires. Donc, il existe dans la base de données des trajectoires mondiales qui se passent de la construction de nouveau nucléaire. Il y a également des trajectoires qui cherchent à se passer de technologies encore à l’état de prototype, comme la capture et la séquestration du CO2. Par contre, il n’y a pas de trajectoires qui se passent d’un déploiement massif des énergies renouvelables à l’échelle mondiale.

Céline Guivarch

Céline Guivarch est directrice de recherches à l’École des ponts, économiste au CIRED. Elle est co-autrice du dernier volet du sixième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Elle travaille à la fois sur les impacts économiques du changement climatique et sur les trajectoires de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ses travaux ont contribué à l’analyse de ces trajectoires dans leurs composantes physiques et économiques. Elle est membre du Haut Conseil pour le climat et a reçu, en 2020, le prix Irène Joliot-Curie de la jeune femme scientifique.

Par Nabil Wakim, publié le 20 août 2022 à 12h00, mis à jour le 21 août 2022 à 03h10

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