LA GUERRE DES ATOMES : L’UKRAINE ET LE NUCLÉAIRE, UNE HISTOIRE POUR LE MOINS MOUVEMENTÉE.

L’Ukraine, de Staline à aujourd’hui, a toujours été une pépinière et une joueuse du casino nucléaire. Aleksandr Leipunskii, le « père des surgénérateurs », a dirigé l’Institut de physique nucléaire de Kharkiv, et Igor Kurchatov, le « père de la bombe atomique russe », avait de la famille en Ukraine et a obtenu son doctorat en physique nucléaire à l’université de Simferopol, en Crimée. Le 24 août 1991, jour de l’accession à son indépendance, l’Ukraine s’est métamorphosée en troisième puissance nucléaire mondiale. La restitution à la ­Russie de 1 240 têtes nucléaires, d’environ 2 600 armes nucléaires tactiques, ainsi que la restitution à la Russie ou le démantèlement en Ukraine de plusieurs centaines de missiles balistiques et de dizaines d’avions bombardiers stratégiques ont duré de 1992 à 2001. Cette dénucléarisation a été entachée par la vente en contrebande, à la Chine et à l’Iran, de 18 missiles de croisière d’une portée de 3 000 km, capables d’embarquer des têtes nucléaires.

Avant l’indépendance, tous les réacteurs étaient de conception russe, alimentés par des combustibles neufs russes, et les combustibles usés étaient envoyés en Russie. Du jour au lendemain, ces prestations ont été facturées à l’Ukraine, et les dettes envers la Russie se sont accumulées. Les deux pays en sont venus à des trocs baroques. De 1994 à 1999, l’approvisionnement des réacteurs en combustibles neufs s’échangeait contre le retour en Russie des armes nucléaires soviétiques. En 1999, les combustibles nucléaires neufs et la maintenance s’échangeaient contre les loyers de la base navale russe de Sébastopol. Les six réacteurs de Zaporijjia fonctionnaient à 50 % de leur capacité, et le personnel accumulait les arriérés de salaires. Energoatom, l’organe de gestion du nucléaire en Ukraine, justifiait les dysfonctionnements par le fait que les petits comme les gros consommateurs d’électricité étaient de très mauvais payeurs.

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Virtuose du double jeu, le gouvernement ukrainien a entamé des négociations avec la Cogema (devenue Areva puis Orano) en 1995 pour l’exploitation de gisements d’uranium. En 1997, l’Ukraine a signé avec la Russie un accord de principe en vue de construire une usine de production de combustibles nucléaires de 1,5 milliard de dollars. En même temps, des contacts rapprochés étaient pris pour le même projet avec l’allemand Siemens, l’helvético-suédois ABB, l’américain Westinghouse, l’anglais British Nuclear Fuels Limited et le français Framatome. L’usine n’a finalement jamais vu le jour.

Le 5 juin 2000, un accord a été signé à Kiev entre les États-Unis et l’Ukraine dans le domaine du nucléaire civil, avec pour première phase la diversification des approvisionnements en combustibles des réacteurs à eau pressurisée ukrainiens. Douze ingénieurs et experts ont été délocalisés aux USA pendant cinq ans dans deux usines de Westinghouse, à Pittsburgh et à Columbia, pour s’initier aux codes, aux standards et aux pratiques du nucléaire occidental. En 2005, le réacteur no 3 d’Ukraine Sud, à 60 km d’Odessa, a été le premier à utiliser six barres de combustibles américains associées à des barres russes. Peu après, la Russie a décidé de suspendre les importations des combustibles usés en provenance d’Ukraine. En 2009, 42 barres de combustibles ont été livrées par Westinghouse Suède.

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Après l’annexion de la Crimée par la Russie, en février-mars 2014, l’accord a été étendu à la livraison de 630 barres de combustibles jusqu’en 2020. En décembre 2014, pendant l’accélération du conflit entre l’Ukraine et la Russie dans le Donbass, les États-Unis et Energoatom ont signé un contrat sur la fourniture exclusive des combustibles américains dans six réacteurs. La Russie a immédiatement accusé Westinghouse d’essayer de mettre le pied dans la filière nucléaire ukrainienne. La guerre de l’énergie était déclarée, avec un enjeu politique et commercial dépassant l’Ukraine et se propageant dans tous les pays nucléarisés par la Russie, comme la Hongrie, la Slovénie, la Slovaquie et la République tchèque. Par communiqué du 25 avril 2014, l’ONG Robin des Bois redoutait un nouveau Tchernobyl en Ukraine et appelait l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIE), la Russie et l’Ukraine à coopérer pour assurer la sûreté de tous les réacteurs ukrainiens. Le commu­niqué remarquait que « Zaporijjia est particulièrement problématique ». Aujourd’hui, Zapo est au milieu d’une guerre de tranchées, d’artillerie, de missiles et de propagande. C’est l’atome russe contre les atomes américain et européen.

Par Jacky Bonnemains, publié le 11 septembre 2022 (Paru dans l’édition 1572 du 7 septembre)

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