Oct 17

AREVA VEUT TIRER AU CLAIR L’AFFAIRE DES FALSIFICATIONS AU CREUSOT

arevaAprès la découverte de 400 dossiers falsifiés dans son usine du Creusot, Areva va étendre ses inspections à l’ensemble des pièces qui ont été fabriquées sur le site.

Le point le plus sensible concerne le problème rencontré sur un générateur de vapeur de la centrale de Fessenheim.

Mais que s’est-il vraiment passé ces cinquante dernières années dans les ateliers des Forges du Creusot, propriétés d’Areva, et qui fabriquent notamment des gros composants pour l’industrie nucléaire ?

C’est la question que se pose aujourd’hui l’ensemble des acteurs de la filière : Areva au premier chef, mais aussi EDF, son principal client et le futur propriétaire du site, la dizaine de groupes étrangers qui ont acheté des pièces sorties de cette usine, ainsi que l’Autorité de sûreté (ASN), qui dénonce des « pratiques inacceptables ».

L’affaire remonte à l’automne 2015, quand Areva décide de lancer une inspection sur le site, dans un contexte déjà tendu. Six mois plus tôt, EDF a découvert une trop forte concentration de carbone sur le couvercle et le fond de la cuve du réacteur de l’EPR de Flamanville, qui a été fabriquée au Creusot.

Les découvertes de l’audit qualité sont stupéfiantes. Sur les 9 000 dossiers de fabrication recensés dans l’usine, il existe 400 dossiers « barrés », comportant toutes sortes d’incohérences. Il s’agit, par exemple, de procédures d’essais mal renseignées ou incomplètes, de valeurs qui ne correspondent pas à ce qui est indiqué dans le dossier envoyé au client ou encore de chiffres arrondis. « Les gars faisaient cela pour gagner du temps, mais techniquement ils s’y connaissaient », souligne pour La Croix un expert proche du dossier.

Des « anomalies documentaires »

La direction d’Areva interroge une dizaine de salariés, sur les 200 qui travaillent sur le site, et décide de ne pas les sanctionner à condition qu’ils aident à comprendre ce qui s’est passé. Tous disent que ces pratiques durent depuis des années. Des sondages effectués dans les dossiers non barrés ont d’ailleurs montré que certains comportaient le même genre d’erreurs.

D’où la décision prise par le groupe d’éplucher un par un tous les dossiers, soit environ 8 600, dont 6 000 concernent le nucléaire. Le plus ancien remonte à 1943, et à 1965 pour le nucléaire. C’est donc un travail de titan qui s’annonce, au point qu’une méthodologie est en train d’être élaboré avec l’ASN. Réalisé avec l’aide de consultants extérieurs, le chantier devrait durer plusieurs mois.

En attendant, les « anomalies documentaires » déjà constatées sont en cours d’analyse. Sur ces 400 dossiers barrés, 230 concernent le nucléaire, dont environ la moitié sont des pièces installées dans le parc français. Au total, 87 irrégularités ont été signalées par Areva sur les réacteurs en fonctionnement d’EDF et 20 sur des équipements destinés à l’EPR de Flamanville, en cours de construction.

Des pièces mal forgées

L’ASN a travaillé en priorité sur les 23 cas présentant, a priori, le plus d’enjeux en termes de sécurité. Elle a conclu, pour 21 cas, « que les écarts identifiés ne remettent pas en cause la sûreté des équipements concernés ».

Reste donc deux cas : le générateur de vapeur du réacteur 4 de la centrale du Bugey, aujourd’hui à l’arrêt et dont l’examen se poursuit ; et surtout les anomalies détectées sur une des parties (la virole basse) du générateur de vapeur du réacteur 2 de Fessenheim.

Ce cylindre creux de quatre mètres de haut et 3 mètres de diamètre, qui sert à renforcer une partie de l’enceinte du générateur, aurait été mal forgé en 2008. Le dossier indique que les rectifications devaient être réalisées à l’usinage, ce qui n’a pas été fait. Arrêté depuis juin, ce réacteur ne devrait pas redémarrer avant mars 2017, selon EDF.

Des essais complémentaires en cours

Le problème semble si complexe que l’ASN a suspendu le certificat d’épreuve du générateur, dans l’attente d’essais complémentaires. Pour mesurer sa résistance, les équipes d’Areva réalisent actuellement la même pièce, en fonction des indications portées sur le dossier barré. Les résultats devraient être connus d’ici à la fin de l’année.

Le sujet est d’autant plus sensible qu’il concerne Fessenheim, la plus ancienne centrale du parc d’EDF, que le président de la République s’était engagé à fermer au cours de son mandat. Un accord d’indemnisation (au moins 400 millions d’euros) vient d’être signé entre l’État et EDF pour fermer Fessenheim et l’électricien pourrait acter, en décembre, l’arrêt anticipé de sa centrale, malgré l’opposition des syndicats.

L’affaire pourrait aussi prendre une tournure judiciaire. Greenpeace et plusieurs associations ont annoncé vendredi qu’elles portaient plainte contre EDF et Areva. Elles ont également demandé au procureur de la République d’ouvrir une enquête préliminaire sur quatre délits majeurs, dont usage de faux et mise en danger délibérée de la vie d’autrui…

Article de Jean-Claude Bourbon

http://www.la-croix.com/Economie/France/Nucleaire-Areva-veut-tirer-au-clair-l-affaire-des-falsifications-au-Creusot-2016-10-16-1200796641