Mar 29

FRANCE: LE NUCLÉAIRE EN PLEINE DÉPRIME

Nucléaire déprimeAUDIT DE LA FRANCE – À la suite de la quasi-faillite d’Areva, la mise en œuvre de la restructuration s’avère complexe et le marché reste difficile.

« Il y a trop de chantiers sur la table. » La refondation de la filière nucléaire a mobilisé l’exécutif pendant la moitié du quinquennat, mais le travail qu’il reste à faire décourage cet élu CFDT. Mi-2015, l’Élysée a acté, après six mois de débats et une perte nette de près de 5 milliards d’euros pour Areva, le schéma d’une « refondation » de la filière tricolore : le concepteur de l’EPR va se recentrer sur la fourniture et le retraitement du combustible nucléaire (alias « NewCo »). EDF, désigné chef de file, va reprendre les activités de fabrication et de services d’Areva (alias « New NP »), ainsi que ses ingénieurs chargés de concevoir les futurs modèles de réacteurs. Quant à l’État, il se charge des dossiers à risques (l’EPR finlandais, les problèmes de l’usine du Creusot…). La « filière d’excellence », qui a fait de la France le deuxième parc nucléaire mondial (derrière les États-Unis, avec 58 réacteurs) en lui fournissant plus des trois-quarts de son électricité, fait l’objet d’un consensus politique : Areva a supprimé sans crise sociale 3.000 postes en France en deux ans, un record pour une entreprise publique.

Mais « le temps long du nucléaire » n’est pas une légende : presque trois ans après la feuille de route de l’Élysée, la restructuration n’est pas achevée, et l’augmentation de capital de 5 milliards d’Areva est encore suspendue à un feu vert de l’Autorité de sûreté nucléaire sur la qualité de la cuve de l’EPR en construction à Flamanville (Manche), attendu d’ici fin juin. Industriellement, la filière est plus que fragilisée. L’Autorité de sûreté nucléaire a (tardivement) mis au jour des « irrégularités » dans les dossiers de fabrication d’Areva à son usine du Creusot (Saône-et-Loire), dont les conséquences juridiques et commerciales ne sont pas encore circonscrites. Et l’industriel a toutes les peines à respecter la réglementation exigeante de l’Autorité. Résultat : Areva va sous-traiter au japonais JSW une bonne partie des équipements qu’il devait fabriquer pour le premier EPR britannique.

Et si le nucléaire a pour atout une production sans émission de CO2, le marché est chancelant. La consommation d’électricité stagne en France comme en Europe, sous l’effet des mesures d’efficacité énergétique et de la désindustrialisation. Le développement du solaire et de l’éolien a fait chuter le prix de marché de l’électricité, réduisant les marges d’EDF, au moment où il y est davantage exposé (en raison de la fin d’une partie des tarifs réglementés).

L’électricien public, dont le chiffre d’affaires a cédé 5 % et le résultat net courant 15 % l’an dernier, doit à son tour lever 4 milliards d’euros (et récupérer autant en dividendes souscrits en actions nouvelles par l’État) pour financer ses investissements et renforcer ses fonds propres. Le marché n’est pas meilleur pour Areva (-13 % pour les équipements et services, -3,7 % pour le combustible) : l’accident de Fukushima, en 2011, a amplifié les surcapacités mais aussi relevé les exigences de sûreté, imposant à la filière des investissements qui s’ajoutent aux programmes de jouvence nécessaires pour prolonger le parc en exploitation.

« Business model »

Les enjeux de long terme ne sont pas moins complexes. La filière n’a encore ni produit, ni « business model » pour renouveler le parc français. Alors que les quatre EPR en chantier dans le monde devraient entrer en service entre 2017 et 2019 (après quatre à dix ans de retard chacun), EDF planche sur un nouveau modèle de réacteur, pour le rendre moins coûteux. Il faudra aussi inventer une nouvelle régulation (prix garantis, taxe carbone…) pour trouver des financements. Et EDF prépare le terrain à une coopération avec la Chine, voire le Japon.

Face à ces enjeux, le dossier de la fermeture de la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin), promise par François Hollande en 2012, apparaît presque comme un épiphénomène. EDF a œuvré pour retarder l’échéance, désormais liée à la mise en service de l’EPR de Flamanville. Mais Fessenheim montre que la transition énergétique sera plus compliquée que prévue.
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