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Juin 02

NUCLÉAIRE : LE DRÔLE DE JEU D’ALSTOM EN INDE

IndeLa France assure avoir arrêté la production de matières fissiles. Pourtant, Alstom construit actuellement un transformateur électrique pour un site d’enrichissement d’uranium en Inde.
Attendu à Paris vendredi soir, Narendra Modi est le premier chef d’État asiatique à rencontrer Emmanuel Macron  depuis son élection. L’entrevue a été préparée dès le lendemain du second tour de la présidentielle, quand le Premier ministre indien a appelé le président élu pour le féliciter. Un empressement qui en dit long sur la relation spéciale qui lie la France  et l’Inde. Les deux pays ont un partenariat stratégique qui repose sur trois piliers : l’armement, le spatial et le nucléaire. Dans le domaine de l’atome, Paris est un allié si fidèle qu’il n’hésite pas à renier ses positions officielles pour satisfaire New Delhi.

Rien n’illustre mieux cette contradiction que la construction par l’Inde d’une usine d’enrichissement d’uranium dans le sud du pays. Alstom participe au projet alors qu’officiellement la France milite pour un arrêt définitif de la production de matières fissiles à des fins militaires.

Petit retour en arrière.

Au milieu des années 2000, dans le plus grand secret, le gouvernement indien planche sur la construction d’une usine d’enrichissement d’uranium. Un projet susceptible d’ici quelques années d’augmenter ses stocks de matières fissiles à des fins militaires. En 2009, le Bhabha Atomic Research Centre (BARC), l’autorité de recherche atomique indienne, obtient deux terrains d’un total de 730 hectares près du village d’Ullarthi Kaval, dans l’État du Karnataka, dans le sud de l’Inde. Les travaux d’aménagement commencent quelque temps plus tard. Problème : les habitants vivent de l’élevage et font paître leur bétail sur ces terres qui, du jour au lendemain, leur sont interdites. Des grillages sont posés, des murs érigés.
En 2012, les chefs du conseil de village demandent l’aide d’une organisation écologiste de Bangalore, l’Environment Support Group. Son directeur, Leo Saldanha, se met au travail. « Nous avons contacté le ministère de l’Environnement, la Commission à l’énergie atomique, l’agence de recherche militaire, raconte Leo Saldanha. En vain. Très vite, nous avons réalisé que ce chantier était sous la juridiction du Premier ministre et on nous a fait comprendre que nous n’obtiendrions jamais rien. »
En février 2013, Leo Saldanha saisit le National Green Tribunal, l’instance judiciaire en charge de l’environnement. Celle-ci ordonne l’arrêt du chantier dix-huit mois plus tard. Mais les travaux continuent.

Il est clair qu’Alstom assiste l’Inde dans son projet d’enrichir de l’uranium à des fins militaires

Les images satellites prises par Airbus témoignent de la taille impressionnante du terrain principal qui accueillera l’usine d’enrichissement. Protégé par un mur d’enceinte de 10 kilomètres de long, il occupe 570 hectares. C’est bien plus que les quelque 60 hectares du seul site d’enrichissement qui existe en Inde, près de Mysore.
La construction de l’usine d’enrichissement n’a pas encore commencé. Mais l’imagerie satellite fait apparaître le creusement de fondations pour un transformateur électrique qui alimentera le site en courant. C’est la filiale Transmission & Distribution d’Alstom en Inde qui a entamé ce chantier, après avoir signé un contrat de 8,5 millions d’euros avec le BARC. Le texte avait été rendu public le 14 avril 2015, quelques mois avant que l’entreprise française ne passe sous le contrôle de la firme américaine General Electric.
Robert Kelly, ancien inspecteur de l’AIEA et chercheur au Stockholm International Peace Research Institute, estime, après avoir analysé les photos satellites, que le creusement des fondations pour le transformateur d’Alstom est presque terminé. « On aperçoit aussi les deux premiers pylônes à haute tension qui apporteront le courant jusqu’au transformateur. Pour moi, il est clair qu’Alstom assiste l’Inde dans son projet d’enrichir de l’uranium à des fins militaires. » Sollicitée par Le Point, la filiale indienne du groupe n’a pas donné suite.

Les fondations du transformateur électrique construit par Alstom se trouvent au centre de l’image (on distingue nettement une tâche claire en forme de rectangle). De plus, il y a deux pylônes haute tension : le premier est situé juste au-dessus de la zone où ont été creusées les fondations. Le second pylône est à quelques centaines de mètres en direction du nord-ouest, de l’autre côté de la route, en forme de serpent. Enfin, il y a un mur d’enceinte qui court le long de la route sur la partie gauche de l’image, en direction du sud. Il part ensuite vers la droite (ou l’est), en bas de l’image, avant de remonter vers le nord, puis de repartir vers l’ouest. ©  Google Earth

Sur le plan juridique, Alstom ne fait rien d’illégal

Deux indices confirment l’usage militaire de l’usine d’Ullarthi Kaval. D’abord, durant l’audience du National Green Tribunal, les avocats des pouvoirs publics ont souligné que l’usine servirait à « répondre aux besoins futurs en matière de combustible enrichi pour des applications d’importance nationale d’autodéfense. » Ensuite, en 2011, le directeur de la Commission à l’énergie atomique a déclaré à la chaîne CNN-IBN que le site serait civil, mais resterait fermé aux inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique, ce qui implique un usage militaire : l’Inde n’ouvre que ses installations nucléaires civiles à l’AIEA. Les sites militaires restent en dehors de toute supervision internationale.
« Sur le plan juridique, Alstom ne fait rien d’illégal », tempère Benjamin Hautecouverture, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique qui ajoute : « La France et l’Inde ont signé un accord de coopération nucléaire civil en 2008. Ce texte interdit la livraison de technologies, de matériels et de savoir-faire pour l’enrichissement d’uranium à plus de 20 %. Or Alstom ne fait que construire un transformateur. Ce n’est pas contraire à l’accord. »
Il n’empêche. L’implication d’Alstom contredit la position officielle de la France : en février 2015, François Hollande a affirmé dans un discours aux forces nucléaires stratégiques à Istres qu’il fallait « déclarer un moratoire sur la production des matières fissiles pour les armes, et démanteler les installations de production de ces matières. […] Notre […] priorité, c’est l’arrêt définitif de production de matières fissiles pour les armes. » Alstom était alors sur le point de dévoiler son contrat avec le BARC. Plus étonnant encore, ce contrat a été officialisé cinq jours après que la France a déposé un projet de traité interdisant la production de matières fissiles à la Conférence du désarmement à Genève. « Il y a une certaine légèreté dans la cohérence de nos positions diplomatiques, pointe un expert nucléaire qui souhaite rester anonyme. Le marché nucléaire indien n’est pas négligeable. Paris est moins regardant. »

Course aux armes nucléaires en Asie du Sud

Il n’y a pas que la France qui ferme les yeux sur le programme indien. Les accords de coopération nucléaire civile conclus notamment avec les États-Unis, la Russie, puis le Canada ont permis à l’Inde d’importer 7 810 tonnes d’uranium naturel et 100 tonnes d’uranium enrichi depuis 2009, selon les chiffres communiqués par le cabinet du Premier ministre indien. Certes, ces importations répondent aux besoins de centrales civiles. Sauf que ce commerce a laissé au complexe nucléaire les coudées franches pour dédier les mines d’uranium au programme militaire indien, et accroître le stock de matières fissiles. Le pays concrétise ainsi une politique préconisée dès 2005 par le doyen de la communauté stratégique indienne, Krishnaswamy Subrahmanyam, dans une tribune publiée dans le Times of India : « Vu le manque de minerai d’uranium en Inde, celle-ci doit autant que possible présenter ses réacteurs comme des installations civiles afin de pouvoir importer du combustible pour les alimenter. On préservera ainsi nos ressources », avait-il expliqué.
Lorsque les travaux d’Ullarthi Kaval seront terminés, l’Inde pourra accélérer sa production de matières fissiles. Elle est l’une des rares nations au monde à le faire, avec le Pakistan et la Corée du Nord. Un fait qui en dit long sur la course aux armes nucléaires en Asie du Sud. Avec l’aide de la Chine, Islamabad développe son arsenal, teste de nouveaux missiles, augmente ses réserves de plutonium et d’uranium enrichi. Soucieuses de ne pas se laisser distancer et de rattraper le rival chinois, les agences indiennes du nucléaire veulent un second site d’enrichissement. La course est serrée. D’après une étude du Bulletin of Atomic Scientists publiée l’an dernier, l’Inde disposerait de quoi fabriquer 110 à 120 têtes nucléaires, contre 130 à 140 têtes pour le Pakistan.
Difficile de déterminer l’usage de cet uranium enrichi. Il y a bien sûr la nécessité d’alimenter les sous-marins à propulsion nucléaire. La marine indienne en possède deux, et neuf sont à l’étude ou en construction. Pour Robert Kelly, « il est aussi possible que l’Inde veuille développer son arsenal thermonucléaire. Les bombes atomiques indiennes sont des bombes au plutonium. Or un engin thermonucléaire, dit bombe H, requiert de l’uranium. »

Article d’Emmanuel Derville à New Delhi

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