Juin 09

ÉNERGIE : EDF VA-T-IL RÉVISER SON PLAN STRATÉGIQUE ?

5 ans pour quoi faireQui décide de la politique énergétique de la France, en particulier pour l’électricité ? Le président d’EDF, le ministre de la transition écologique et solidaire, en charge de l’énergie, ou le locataire de Bercy ? Sempiternelle question qui fait couler beaucoup d’encre et fragilise EDF, tiraillée entre des intérêts contradictoires. Il est temps que le gouvernement y réponde pour donner des orientations claires à l’entreprise détenue à 83 % par l’État, aujourd’hui très lourdement endettée et dont la situation financière est préoccupante.

Le 6 avril, EDF présentait en conseil d’administration un plan stratégique sur ses investissements futurs comme le prévoit le décret sur la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) (1) publié fin octobre dernier. Le 21 avril, Ségolène Royal écrivait à Jean-Bernard Lévy, PDG du groupe EDF, pour lui demander de revoir sa copie car « les actions prévues par EDF ne permettent pas de respecter les objectifs de diversification de la production d’électricité fixés dans la PPE ». Parmi les points soulevés par l’ex-ministre, l’absence de mesures ou moyens pour préparer la fermeture de centrales, qu’elles soient nucléaires comme celle de Fessenheim ou à charbon.

Opération escargot

Arrêter une centrale n’est pas très compliqué. Des centrales nucléaires sont mises à l’arrêt régulièrement en France pour des opérations de maintenance ou en cas d’incident. En revanche, préparer la reconversion des salariés, développer de nouvelles activités au niveau des bassins d’emploi, organiser les formations vers de nouveaux métiers… tout cela prend du temps. Le plan stratégique d’EDF, muet sur ces aspects, laisse transparaître la volonté de l’entreprise : faire traîner les choses le plus possible. Du reste, la rumeur circule qu’EDF aurait établi un plan bis pour réduire la part du nucléaire à 50 % dans le mix énergétique d’ici à 2050 et non 2025 comme prévu dans la loi de transition énergétique. EDF dément, mais ne se montre en tout état de cause pas pressé de réviser son plan stratégique transmis à l’État.

L’État actionnaire a aussi ses intérêts dans l’affaire

Pourquoi l’État, garant de la mise en œuvre des objectifs de la loi sur la transition énergétique, n’arrive-t-il pas à se faire entendre ? Pour cela, encore faudrait-il qu’il parle d’une seule voix. Et c’est loin d’être le cas. Car l’État actionnaire a aussi ses intérêts dans l’affaire. Selon la Cour des comptes, il a reçu un total de 11,3 milliards d’euros de dividendes entre 2011 et 2016, un montant que les sages de la rue Cambon considèrent comme exorbitant par rapport aux pratiques habituelles. Cet intérêt financier a jusqu’à présent poussé l’État à soutenir la filière nucléaire et à défendre la prolongation de la durée de vie de centrales déjà amorties, selon une vision de court terme, qui freine l’investissement dans les filières renouvelables et les économies d’énergie. Mais désormais, les choses se compliquent pour EDF, avec une baisse de son chiffre d’affaires et de sa production d’électricité d’origine nucléaire. Par ailleurs, des investissements très lourds se profilent : 55 milliards d’euros en 10 ans pour le grand carénage (la mise à niveau des réacteurs nucléaires), 15 à 20 milliards d’euros pour les deux EPR britanniques d’Hinkley Point, etc.

L’époque d’EDF vache à lait de l’État est bien finie. Bercy a même annoncé cette année qu’il prendrait ses dividendes sous forme d’actions et non en espèces. Les revers de l’électricien tricolore sont la traduction d’un monde qui change. La consommation d’électricité n’augmente plus en France depuis plusieurs années et elle est même sur une tendance baissière. Les énergies renouvelables sont de plus en plus compétitives et commencent à concurrencer les autres sources d’électricité. En parallèle, le dérapage des coûts de l’EPR de Flamanville risque de se reproduire pour l’EPR d’Hinkley Point, mais aussi pour le grand carénage, comme à Paluel (Seine-Maritime) avec la chute accidentelle d’un générateur de vapeur de plusieurs centaines de tonnes.

Nicolas Hulot réussira-t-il ?

Dans ce contexte, il est temps de revenir aux objectifs que le parlement a fixé avec la loi de transition énergétique. La mise en œuvre de cette loi implique de planifier la fermeture des premiers réacteurs nucléaires afin d’éviter des coûts inutiles liés à des travaux de rénovation. Cette anticipation permettra également d’accompagner les transitions professionnelles et territoriales, y compris le développement d’activités de démantèlement des centrales. Une telle programmation donnera la place nécessaire aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique.

Nicolas Hulot obtiendra-t-il qu’EDF révise son plan stratégique, comme l’avait demandé Ségolène Royal ?

Article d’Anne Bringault (Membre du réseau pour la transition énergétique et du réseau action climat)

Note 1 : La PPE décline les objectifs de la loi sur la transition énergétique à moyen terme. La première PPE s’étend jusqu’à 2023.

https://www.alternatives-economiques.fr/anne-bringault/energie-edf-va-t-reviser-plan-strategique/00079236