Juin 20

L’EPR DE FLAMANVILLE FRANCHIT UNE ÉTAPE CRUCIALE

EPRMalgré des défauts dans son acier, la cuve du réacteur ne présenterait aucun risque et doit recevoir, fin juin, le feu vert de l’Autorité de sûreté nucléaire.

Les dirigeants d’EDF et d’Areva en sont désormais sûrs : fin juin, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) rendra un premier avis sur la cuve du réacteur EPR de Flamanville (Manche) et la jugera – sous conditions – bonne pour le service, levant une lourde hypothèque pesant sur toute la filière française.

En avril 2015, le « gendarme » du nucléaire avait révélé que le couvercle et le fond de cet équipement sorti de l’usine Areva de Creusot Forge, en Saône-et-Loire, en 2006-2007 présentaient de trop fortes concentrations en carbone, susceptibles de réduire sa capacité à supporter les pressions et les chocs thermiques. Une situation inacceptable pour le cœur du réacteur où se produit la fission nucléaire.

Le président de l’ASN, Pierre-Franck Chevet, avait qualifié cette anomalie de « sérieuse, voire très sérieuse » et demandé au fabricant et au futur exploitant de la centrale des tests en tout genre pour s’assurer de sa résistance.

Le PDG d’EDF « plus confiant que jamais »

« Nous sommes plus confiants que jamais pour obtenir l’approbation de la cuve et des éléments du circuit primaire de Flamanville 3 », assurait le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, le 6 juin, dans un entretien aux Échos. « Les éléments apportés par Areva sont globalement rassurants, confirme une source proche du dossier. Plus de 1 700 essais ont été réalisés sur trois calottes sacrificielles similaires à celles de l’EPR. Les résultats montrent que le fond comme le couvercle de la cuve sont aptes au service. »

L’ASN se prononcera sur la base d’un rapport établi conjointement par sa propre direction des équipements sous pression nucléaires et l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).

Jusqu’à la fin de décembre 2016, les ingénieurs d’Areva et d’EDF ont mené une batterie d’analyses sur les propriétés mécaniques, chimiques et métallurgiques de l’acier, sous le contrôle permanent de l’ASN. Un examen des sollicitations (chocs de température et de pression) a été réalisé, en fonctionnement normal ou accidentel du réacteur, et des calculs de résistance ont été effectués, en faisant le postulat de l’existence d’une fissure et en évaluant son comportement face à ces chocs. L’ASN et l’IRSN étudient ces tests depuis près de six mois.

« Consultation du public » avant le verdict définitif

L’aval de l’ASN devrait néanmoins être assorti d’un engagement d’EDF sur un renforcement des contrôles de la cuve en cours d’exploitation. L’intégrité de l’acier des cuves des 58 réacteurs en service en France est habituellement contrôlée dans les deux à trois années qui suivent la mise en service, puis tous les dix ans, lors de la visite décennale. Ces contrôles ne sont ordinairement menés que sur la « virole de cœur », la partie la plus exposée au bombardement neutronique. Pour l’EPR, réacteur de troisième génération, ils devraient être étendus aux deux calottes qui ont présenté des défauts.

D’un point de vue technique, le fond de cuve, qui se présente comme un bloc massif, se prête mieux à de telles investigations que le couvercle, perforé d’orifices permettant notamment le passage des barres de contrôle de la réaction nucléaire. Les experts d’EDF devront donc démontrer leur capacité à surveiller le comportement de cette calotte, sous peine de devoir la remplacer à terme. Une hypothèse que l’électricien préférerait écarter.

L’avis de l’ASN sera formalisé dans un « projet de position » publié à l’issue de la réunion, les 26 et 27 juin, du Groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires appelé à donner son avis. Ce document sera ensuite soumis à une « consultation du public » jusqu’en septembre, avant que l’ASN ne rende un verdict définitif. Toutefois, la décision réglementaire autorisant la mise en service de cette pièce n’interviendra que « fin 2017 ou début 2018 », une fois achevés tous les tests, notamment la mise sous pression hydraulique du circuit primaire permettant de vérifier son étanchéité.

Pétition en ligne

Anticipant la décision de l’ASN, des militants de la coordination antinucléaire d’Ile-de-France se sont rassemblés, jeudi 15 juin, devant son siège à Montrouge (Hauts-de-Seine), et ont déployé des banderoles avec ces inscriptions : « Jusqu’où menacer la vie pour sauver le nucléaire ? N’attendons pas la catastrophe ! »

Une pétition en ligne du réseau Sortir du nucléaire, qui a recueilli plus de 20 000 signatures, demande au président de l’autorité de contrôle de « ne pas valider la cuve défectueuse de l’EPR ».

La cuve de 425 tonnes avait été installée dans le bâtiment réacteur en janvier 2014, puis les générateurs de vapeur y avaient été soudés. Autant dire que tout démonter aurait encore alourdi la facture de l’EPR, qui a triplé en dix ans (passant de 3,5 à 10,5 milliards d’euros).

Les premières inquiétudes dissipées, la confiance est revenue chez EDF dès 2016. Durant les deux ans d’instruction du dossier, le groupe a poursuivi le chantier de Flamanville. Il a été repris en main et a rapidement progressé, un chef de projet en rendant compte très régulièrement à M. Lévy. Sur la base de tests poussés, ses ingénieurs comme ceux d’Areva affirmaient que la cuve était parfaitement résistante, y compris dans des conditions d’exploitation extrêmes.

« Aucun plan B »

Les dirigeants d’EDF reconnaissaient d’ailleurs n’avoir « aucun plan B » en cas de rejet par l’ASN..

EDF prévoit toujours un démarrage au dernier trimestre de 2018, mais il s’agira du chargement du combustible dans le réacteur. La mise en service commerciale, elle, ne sera effective que courant 2019, après des mois de tests. Elle interviendra après le démarrage du premier EPR de Taishan (sud de la Chine), et probablement après celui d’Olkiluoto (Finlande), construit par Areva et qui accuse un retard de sept ans.

Le feu vert de l’ASN sur la cuve est capital pour la filière française. La Commission européenne en a fait une de ses conditions pour qu’EDF puisse racheter New NP (2,5 milliards), l’ex-Areva-NP chargée de concevoir, de construire et d’entretenir les réacteurs nucléaires. L’opération interviendra fin 2017, si une autre condition suspensive est remplie : les résultats positifs de l’audit international mené dans les usines New NP de Chalon – Saint-Marcel (Saône-et-Loire) et Jeumont (Nord), et surtout du Creusot.

De graves irrégularités avaient été décelées par l’ASN dans la tenue des dossiers et le contrôle des produits de cette forge, l’une des plus puissantes au monde. Ces manquements se sont étalés sur plusieurs décennies au sein du site racheté par Areva en 2006, au moment où sa présidente, Anne Lauvergeon, positionnait le groupe sur tous les métiers du nucléaire. New NP va devoir apporter la preuve de ses capacités à « garantir la qualité des futures fabrications au sein de cette usine », a prévenu l’ASN.

Article de Pierre Le Hir et Jean-Michel Bezat

http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/06/20/l-epr-de-flamanville-franchit-une-etape-cruciale_5147738_3244.html