Nov 28

JAPON : LES MIGRANTS DU NUCLÉAIRE

Six mois avant le retour programmé, dans la zone contaminée, de la population de Fukushima, une alerte aurait dû retourner la situation. Extrait d’un article de  Cécile Asanuma-Brice, chercheuse en sociologie urbaine, Publication originale Géoconfluences, octobre 2017. Reprise par le blog de Fukushima.

Un matin comme un autre dans le département de Kanagawa (au sud de Tokyo).

22 novembre 2016, 6 h du matin, les murs tremblent et le plancher tangue, lentement, durant d’interminables secondes. Le commentateur chargé d’informer sur la situation dans l’unique programme qui remplacera tous les autres quelques heures durant, répète en boucle :
« un tsunami arrive, fuyez vite ! Surtout fuyez ! Rappelez-vous le séisme de mars 2011 ! N’allez pas voir l’état des marées, fuyez tout de suite vers les montagnes, collines ou autre endroit suffisamment haut pour vous mettre à l’abri, fuyez ! ».

Gorges serrées, pendus aux téléviseurs qui diffusent en boucle des images de bords de mer sur lesquelles sont affichées en lettres capitales rouges « Tsunami ! Fuyez tout de suite! », nous prenons connaissance de la situation : un tremblement de terre de magnitude 7,3 a eu lieu à 75 km des côtes de Fukushima, enregistrant des secousses de niveau 5. Les mouvements verticaux des plaques tectoniques entrainent un risque de tsunami imminent. À 8 heures, des tsunamis de diverses hauteurs ont déjà atteint les côtes du Tohoku à Chiba, allant jusqu’à 1,4 m mesuré dans le port de Sendai, et 1 m dans chacune des deux centrales nucléaires de Fukushima. Car c’est bien là que tous les regards se fixent. Non sans raison. Environ une heure après le séisme, le système de refroidissement du bâtiment 3 de la centrale Fukushima Dai chi tombe en panne suite aux fortes secousses, selon les déclarations des autorités. Les souffles se coupent…

Une heure et demie plus tard, le système est réenclenché au grand soulagement de tous.

Les effets de la résilience

Si, durant toute la matinée du 22 novembre, les speakers et les affichages télévisuels ne cessent d’ordonner aux habitants de se réfugier, les journalistes postés sur les endroits prévus à cet effet ne sont, à notre grand étonnement, entourés que de quelques personnes. « Tous les traumatismes sont remontés avec ce tremblement de terre. La plupart des gens n’ont pas pu bouger de chez eux, comme tétanisés, envahis par le désespoir de toutes ces années où la mise en pratique du refuge est restée impossible pour la plupart d’entre nous. Les personnes âgées dans les logements provisoires ont éteint leur poste de télévision et fait comme si de rien n’était. » (Mari Suzuki, habitante d’Iwaki, département de Fukushima).

La résilience prônée par les autorités nationales et internationales qui ont participé à la gestion des conséquences de l’accident nucléaire de 2011, s’est imposée, en dépit de la volonté des victimes. La population des zones polluées par la radioactivité dont les terres n’ont pas été retenues dans la zone d’évacuation, sont pour la plupart d’entre elles dans un état de dépression avancée, après cinq années de combat pour une reconnaissance de leur droit au refuge restées sans réponse. En outre, le gouvernement a annoncé la réouverture à l’habitat d’une partie de la zone d’évacuation pourtant encore instable autour de la centrale nucléaire de Fukushima Dai chi à partir de mars 2017, engendrant, de fait, l’arrêt du versement des dédommagements mensuels utilisés par certains pour se reloger ailleurs et la fermeture des logements provisoires. Cette contrainte au retour est moralement insupportable pour les personnes qui ont reconstruit leur vie dans des communes d’accueil à l’environnement plus stable. 

Ce nouveau séisme ravive les colères

Hiroki Suzuki, journaliste d’une quarantaine d’années, s’est rendu aux portes de la zone d’évacuation quelques heures après le séisme. Il brandit son dosimètre qui affiche 7,09 microsievert/heure [1], alors que la moyenne naturelle dans la région était de 0,04 microsievert/heure avant l’accident.

— « Regardez, on nous ment. Encore, toujours… » s’exclame-t-il sans pouvoir dissimuler une rage teintée de désespoir. C’est pourtant en franchissant cette frontière de la zone d’évacuation que deux jours plutôt, le professeur Hayano de l’université de Tokyo organisait un voyage d’inspection des travaux de la centrale et de la zone d’évacuation accompagné de treize lycéens et lycéennes, revêtus de leur simple uniforme scolaire, sans aucune protection particulière.

Le séisme est survenu alors que ce voyage d’étude venait de générer une vague de mécontentements des habitants sur les réseaux sociaux. Participant à plusieurs projets publics de revitalisation de la région, dont le projet ETHOS mené avec la collaboration de l’IRSN, projet aujourd’hui à terme qui visait à enseigner aux habitants à vivre dans un environnement contaminé en vue d’une rationalisation économique de la gestion des conséquences d’un accident nucléaire, adepte de la résilience, le professeur Hayano, faisant fi des centaines de recherches épidémiologiques sur la question, estime que la peur de la radioactivité n’est pas justifiée. Ce voyage initiatique avait donc pour but de montrer aux élèves qu’ils n’étaient pas foudroyés par la radioactivité alors même qu’ils se rendraient dans les zones où l’irradiation était la plus élevée, et que la peur devait laisser place à la raison gestionnaire. Cette attitude, jugée irresponsable par de nombreux collègues du physicien, occulte les connaissances les plus fondamentales en matière de radio-protection selon lesquelles la radioactivité agit sur le corps humain, non pas de façon soudaine, mais selon un processus qui s’étend sur plusieurs années.

Cet épisode aura marqué les esprits, car ni la situation sismique, ni le niveau de radioactivité ambiant, ni l’état de fonctionnement des centrales nucléaires (le tremblement de terre du 22 novembre l’a encore prouvé via une nouvelle panne du système de refroidissement) ne devraient permettre une telle quiétude politique. Par effet de corrélation, depuis le tremblement de terre de Nouvelle Zélande de magnitude 7,8 du 13 novembre 2016, on s’attendait à un nouveau séisme au Japon. Non par la loi des séries, mais selon l’enchaînement tectonique  observé en 2011, lorsque le tremblement de terre japonais avait été précédé de celui de Christchurch en Nouvelle-Zélande, de magnitude 6,3. Ce phénomène fut vérifié lors du tremblement de terre de Kumamoto au Sud du Japon, sur l’île de Kyûshû, le 20 avril 2016, lui aussi annoncé par un séisme à Christchurch le 14 février, de magnitude 5,8. Cette combinaison de secousses est le résultat des pressions opérées par la plaque du Pacifique commune aux deux archipels.

Ainsi, si l’alerte au tsunami a été suspendue sur la totalité de la zone quelques heures après le séisme, la densité des répliques laisse planer une inquiétude pesante. En un peu plus d’une journée non moins de 90 répliques ont été enregistrées. Le séisme du 22 novembre 2016, suivi par une forte réplique le 24 novembre de magnitude 6,1 a été accompagné d’un nouveau séisme en Nouvelle-Zélande de magnitude 6,3 ce qui, selon le responsable de la planification de l’information sur les séismes, M. Kouji Nakamura, laisserait présager un nouveau séisme de classe 7 au Japon dans les mois suivants.

En dépit du bon sens, le retour dans l’ancienne zone d’évacuation organisé par les autorités prend place

Les prédictions de M. Nakamura ne se firent pas attendre. Le 26 février 2017, à 16 h 49, un nouveau séisme de force 5 fait vibrer le sol de Fukushima sans que cela ne perturbe la décision de retour programmée dès 2013, date à laquelle le gouvernement japonais établit un budget considérable, ventilé dans la totalité des ministères et destiné à développer la communication autour du risque afin d’influencer les populations au retour. En avril 2017, le gouvernement japonais rouvre à l’habitat une partie de la zone d’évacuation autour de la centrale nucléaire Daiichi, entrainant simultanément la levée des aides au logement de la population réfugiée. D’autres mesures incitatives comme l’exonération d’impôts pour ceux qui prévoient de construire des habitations neuves dans la zone sont également instaurées [2]. Suivant imperturbablement la planification élaborée plusieurs années en amont, qui par essence est déconnectée de la situation présente, et à l’étonnement des institutions internationales chargées de la gestion de la question nucléaire… le gouvernement japonais contraint la population au retour à vivre sur des zones encore parfois hautement contaminées, par l’abolition progressive de la zone d’évacuation.

Dans les faits, les investissements publics pour la reconstruction ont été souvent pharaoniques pour l’édification de bâtiments surdimensionnés destinés à une population absente. Ainsi, la seule commune d’Iitate recevra un budget de 1,7 milliard d’euros pour la reconstruction des divers équipements publics. Entre 10 et 20 % seulement de la population est rentrée dans la plupart des communes, malgré les contraintes auxquelles elle doit faire face.

Un habitant du village d’Iitate déclarait le 19 février 2017, lors d’une conférence organisée à Fukushima par des chercheurs et les anciens habitants du village : « On nous dit qu’il n’y a pas de problème. Qu’il suffit de ne pas aller sur les “hot spots”. On ne peut ni aller en montagne, ni s’approcher des rivières, ne pas aller à droite ni à gauche… Comment voulez-vous qu’on vive ici ? ». Un ancien membre du conseil communal, témoigne : « Nous avons déménagé il y a six ans maintenant. Pourquoi devrions-nous rentrer dans un village désert où l’environnement ne nous permet pas de vivre librement et en sécurité ? »

Dans les faits, où en est-on ?

La plupart des personnes ne s’étant pas enregistrées dans la base de données comptabilisant les réfugiés, il est difficile d’établir une cartographie exacte de la situation. Néanmoins, la carte au moment des faits permet d’établir des tendances (Asanuma-Brice, 2014). Elle faisait état de 160 000 personnes réfugiées au moment où leur nombre était le plus élevé, en mai 2012. Les habitants s’étaient principalement réfugiés dans la campagne des départements environnants (Yamagata, Niigata), ainsi que dans la capitale, Tokyo [3].

Six ans après, les autorités estiment ce chiffre à 80 000 personnes réfugiées dont 40 000 hors du département, et 40 000 personnes déplacées à l’intérieur du département. La répartition a néanmoins quelque peu évolué car la majorité des personnes réfugiées hors du département serait désormais exclusivement localisée à Tokyo et ces personnes seraient, pour 80 % d’entre elles, relogées dans des appartements en locatif du secteur public ou privé. Ce chiffre ne comprend pas toutes les personnes pour lesquelles le statut de réfugié s’est modifié en celui de migrant, soit tous ceux, qui après six années passées hors de leur village, ont reconstruit leur vie ailleurs pour faire enregistrer administrativement leur déménagement dans une autre commune.

Cela nous amène à nous interroger sur la pertinence du terme de « refuge », car la plupart des personnes évacuées « volontairement » ou non, ont reconstruit leur vie, à défaut de pouvoir reconstruire leur environnement, ailleurs. Six années. Cela correspond à un cycle scolaire complet, et c’est la raison pour laquelle la plupart des familles avec enfants n’envisage plus de retourner vivre dans la zone. Ils ont… déménagé. La situation est plus lourde pour les personnes âgées.

Une partie d’entre elles ont été relogées dans les 15 561 logements provisoires construits à l’intérieur du département. Ainsi les plus de 65 ans représentaient plus de 40 % des personnes relogées dans ces cités dites « temporaires ». Pour la plupart, ces personnes ont dû accepter de déménager dans des logements publics collectifs construits à cet effet et ne sont, de fait, plus comprises dans les chiffres désignant les personnes réfugiées. Alors qu’en juillet 2012, 33 016 habitants vivaient dans ces logements provisoires, ce chiffre chute à 12 381 en février 2017, pour atteindre les taux les plus bas après avril 2017. Au 31 janvier 2017, 3 028 logements locatifs publics des 4 890 prévus initialement ont été construits dans 15 communes du département.

Une autre partie de personnes âgées vit, depuis les faits, dans le parc locatif privé. La location d’un appartement en ville était souvent vue comme provisoire, en attendant les résultats de la gigantesque politique de décontamination publique. On a laissé ces personnes dans l’espoir durant six années, et alors que le gouvernement arrête de leur fournir les aides au logement prétendant un retour possible, quelques voyages de reconnaissance sur les lieux suffisent à éveiller leur conscience. Les paysages ont été détruits par la décontamination, les sols raclés, les arbres arrachés, des sacs de terre contaminée s’étendent à perte de vue dans les champs. La maison s’est détériorée. Les entreprises de réhabilitation de l’habitat ne sont plus là, ni aucun voisin d’ailleurs. Leurs enfants, petits-enfants, ont recommencé une nouvelle vie ailleurs et ne souhaitent pas rentrer dans un environnement qui enregistre toujours des taux élevés de contamination. Il leur est néanmoins impossible d’entretenir ces grands bâtiments de ferme seuls ; vides, lourdes, sont ces pierres, comme leurs esprits noyés dans un ultime espoir à jamais inassouvi. Ceux qui tentent le retour tombent dans une spirale dépressive qui les conduit au suicide pour une majorité d’entre eux. Un documentaire réalisé par la NHK le 9 janvier 2017 tente de tirer la sonnette d’alarme, en vain. Intitulé « Et pourtant, j’ai essayé de vivre » [4], il témoigne de la fin de vie de ces personnes, pour la plupart âgées, victimes d’un isolement qui leur sera souvent fatal. Le professeur Tsuchiuji de l’université de Waseda, psychologue et directeur du laboratoire sur les situations traumatiques engendrées par les désastres avait publié les résultats d’une étude prouvant que la contrainte au retour sur ces territoires encore instables engendrerait une vague de suicides conséquente, restée sans conséquence sur la machine décisionnelle planificatrice qui avait été mise en place quatre années auparavant. Ces sacrifices humains sont acceptés par tous dans le silence d’un monde qui continue à se nucléariser.

[1] Le microsievert/heure est l’unité généralement utilisée afin de mesurer l’impact des rayonnements radioactifs sur l’homme.
[2] Journal Minpo <http://www.minpo.jp/pub/topics/jishin2011/2017/01/post_14648.html> , 18 janvier 2017
[3] Conférence sur le retour des habitants d’Iitate (Fukushima) 19.02.2017
[4] Concernant les politiques de logements mises en place après la catastrophe cf notre article : C. Asanuma-Brice (2011), « Logement social nippon, quand la notion de « public » retrouve raison », Revue Urbanisme, Nov. 2011.

https://blogs.mediapart.fr/monique-douillet/blog/271117/les-migrants-du-nucleaire