Sep 12

NUCLÉAIRE : QU’EST-CE QUE LES « MATIÈRES VALORISABLES » QUI FONT POLÉMIQUE ?

Greenpeace a évoqué dans une étude le surcoût qu’imposent les « matières valorisables« . Que sont ces substances nucléaires considérées comme « recyclables« ?

Des matières nucléaires considérées comme recyclables seraient-elles finalement des déchets « ultimes« , condamnés à l’enfouissement? Dans un rapport publié ce mercredi, l’ONG Greenpeace s’alarme de chiffres impressionnants : selon elle, 18 milliards d’euros supplémentaires seraient nécessaires pour stocker de matières radioactives aujourd’hui officiellement considérées comme réutilisables.  

Ces éléments, appelés matières « valorisables » s’opposent aux « déchets ultimes« , qui ont vocation à être stockés dans des lieux sécurisés, voire à être enfouis à plus de 500 mètres sous une épaisse couche d’argile. De quoi parle-t-on exactement ? Sont-ils vraiment recyclables? L’Express fait le point.  

Qu’est-ce qu’une matière valorisable ?

Les matières valorisables, selon la définition de l’industrie nucléaire française, sont composées des combustibles usés déchargés des réacteurs. Elles pourraient être réutilisées plus tard dans la confection d’un nouveau combustible. « Les matières valorisables sont des substances pour lesquelles une utilisation ultérieure est prévue ou envisagée, le cas échéant après traitement« , résume sobrement l’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) sur son site.  

Deux matières radioactives entrent dans la confection d’un nouveau combustible : l’uranium et le plutonium. Pour produire de l’énergie, l’uranium doit être « enrichi« . Cette transformation donne lieu à l’uranium enrichi d’une part et l’uranium appauvri d’autre part. Tous deux sont dits « valorisables » mais à des moments différents de la chaîne nucléaire, l’uranium appauvri représentant la plus large part de ces matières valorisables. Le plutonium quant à lui est extrait des combustibles usagés après un retraitement. Il peut être partiellement recyclé en un nouveau combustible en l’ajoutant à l’uranium appauvri. 

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Ensuite, une partie de l’uranium enrichi, une fois usé dans le cœur du réacteur, est également considérée comme une « matière valorisable« . Il est soumis à un retraitement, en vue notamment de former un nouveau combustible composé également de plutonium, appelé « Mox« . »Les combustibles usés, qui contiennent notamment de l’uranium et du plutonium et qui sont entreposés en piscines dans l’usine Areva de La Hague ne sont pas considérés comme des déchets, leur valorisation étant la politique retenue par la France pour leur gestion » résume le site de l’Institut de recherche et de sûreté nucléaire (IRSN). 

Quelle est l’utilité de la matière valorisable ?

Ces matières valorisables sont considérées comme telles car elles peuvent servir à former un nouveau combustible après un retraitement. « L’uranium appauvri est ‘recyclable’ dans le sens où, si on lui ajoute du plutonium on peut en faire du combustible, mais seulement une petite partie de cet uranium est concernée » explique Bernard Laponche, physicien nucléaire et ancien membre du Commissariat à l’énergie atomique (CEA).  

L’industrie du nucléaire considère aujourd’hui qu’il sera possible un jour de réutiliser plus largement une partie du combustible usagé au sein de nouveaux réacteurs. Ainsi, un projet de réacteur nucléaire de quatrième génération, appelé Astrid, et fonctionnant avec une partie de combustible recyclé était à l’étude. Mais le CEA a finalement annoncé récemment que ce projet était abandonné, notamment car il n’était pas assez rentable. 

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Ainsi une partie de ces matières valorisables sont actuellement stockées en attendant que l’innovation permette une utilisation plus efficace de ces matières. « La quatrième génération de réacteur devait fonctionner avec un mélange d’uranium et de plutonium recyclés. L’idée d’Astrid était de reprendre un concept de réacteur utilisant des matières recyclées en l’améliorant, notamment sur les conditions de sécurité. Le projet Astrid devait permettre d’utiliser moins d’uranium et du plutonium recyclé« , détaille Bernard Laponche. Ce qui n’est donc plus le cas 

Pourquoi sont-ils critiqués ?

L’une des premières critiques de ce terme est que la part réelle des matières recyclées par rapport à la totalité de celles dites valorisable est très faible selon Greenpeace. Dans son rapport l’ONG fait savoir que « la distinction entre ‘matières’ et ‘déchets’ n’a pas lieu d’être puisque seule une infime partie des matières radioactives est réutilisée« . Selon l’ONG, moins de 3% des matières valorisables sont actuellement recyclées. Pour elle, il faut lever l’ambiguïté entre les déchets nucléaires et la matière « valorisable« , une ambiguïté dans la classification des substances radioactive qui avait d’ailleurs déjà été relevée par la Cour des comptes.  

D’autant que ces matières recyclées donnent lieu pour certaines à de nouveaux déchets. « Si on prend l’exemple du plutonium, qui est recyclé pour faire le Mox, il est considéré comme valorisable. Mais après utilisation, le Mox irradié n’est plus réutilisable, il devrait donc être considéré comme un déchet » juge Bernard Laponche. Enfin « les perspectives de réutilisation proposées par la filière sont trop incertaines, inabouties et lointaines » justifie Greenpeace. Ces perspectives sont d’autant plus lointaines depuis l’abandon du projet de réacteur de quatrième génération. 

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Les déchets radioactifs, produits du nucléaire, et leur gestion

Selon le dernier inventaire de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), la France comptait 1,62 million de m3 de déchets radioactifs fin 2017, dont 0,2% (3740 m3) de déchets de haute activité qui peuvent être radioactifs jusqu’à plusieurs centaines de milliers d’années. Les charges de gestion de ces déchets, hors futures opérations de démantèlement des centrales nucléaires, sont estimées officiellement à 73,5 milliards d’euros, dont 25 milliards – somme fixée par décret – pour le futur site de stockage géologique profond Cigéo

Par Valentin Ehkirch, publié le 12/09/2019 à 07h00, mis à jour à 07h08

Photo en titre : Une piscine de stockage des déchets nucléaires à La Hague, avril 2015. REUTERS/Benoit Tessier

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