COMMENT 16 GRAMMES DE TRITIUM DANS UN MILLION DE LITRES D’EAU PARALYSENT FUKUSHIMA

Neuf ans après la catastrophe, le gouvernement japonais doit se prononcer sur le sort de l’eau « contaminée » qui s’accumule sur le site de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Tokyo préférerait un rejet en mer, conforme à ce que font les autres centrales de la planète, mais le projet tétanise la région. (EPA) Neuf ans après la catastrophe nucléaire, la centrale de Fukushima est noyée sous ces 965 réservoirs contenant chacun près de 1.200 tonnes d’eau « contaminée ».

Les cerisiers ont presque tous disparu de Fukushima Daiichi. Plantés à partir des années 1970 pour égayer la gigantesque centrale nucléaire du nord-est du Japon, la plupart des « sakuras » ont été abattus après la catastrophe de mars 2011 qui a ravagé le site et sa région. Plus de 800 des 1.200 arbres à fleurs recensés auraient été abattus sur les neuf dernières années, laissant place à un décor de science-fiction.

Pour figer les poussières radioactives, les collines sont désormais recouvertes d’un ciment gris clair et de longues dalles de béton renforcé sur lesquelles ont poussé partout de gigantesques citernes bleues et grises. La centrale est noyée sous ces 965 réservoirs contenant chacun près de 1.200 tonnes d’eau « contaminée ».

L’heure des choix

Tepco, l’opérateur, estime qu’il peut encore trouver un peu d’espace pour en construire quelques dizaines de plus. « Mais très vite, à l’été 2022, on va atteindre notre capacité de stockage maximale », explique Junichi Matsumoto, le porte-parole de la division en charge du démantèlement chez l’électricien. « Le gouvernement va devoir prendre une décision sur la gestion de cette eau », prévient-il, sans s’engager sur le sujet, conscient de son extrême sensibilité.

Depuis la catastrophe, Tepco pompe en permanence les eaux chargées en éléments radioactifs qui s’accumulent sur le site. Le groupe doit capter les eaux qu’il utilise pour refroidir les réacteurs un, deux et trois, mais également récupérer les eaux naturelles souterraines qui s’infiltrent toujours dans les sous-sols ravagés des tranches construites au pied d’une colline.

Reste le tritium

Au total, Tepco a déjà « récupéré » 1,18 million de mètres cubes d’eau qu’il a filtré dans ses trois usines de décontamination construites sur place. « Nous parvenons à retirer 62 des 63 radionucléides contenus dans ces eaux », détaille Kenji Abe, l’un des cadres de l’électricien. « Mais il en reste un, le tritium », ajoute-t-il avant de présenter au visiteur du jour un petit bocal pharmaceutique contenant 30 centilitres de cette eau de la discorde. « Elle n’a pas d’odeur, pas de couleur, elle est peu radioactive », insiste-t-il.

Selon les calculs du ministère japonais de l’Industrie, l’ensemble de l’eau stockée sur le site contient 860 TBq (terabecquerels) de tritium soit l’équivalent de… 16 grammes de cet isotope radioactif de l’hydrogène. En décembre dernier, les autorités nippones ont expliqué que ces eaux pourraient  soit être évaporées dans l’air, soit être progressivement diluées en mer sur une vingtaine d’années.

En France aussi…

Tokyo rappelle que de l’eau tritiée a été rejetée dans l’océan pendant des décennies, avant la catastrophe, sans qu’aucun dégât sur l’environnement ne soit jamais constaté. « Les autres centrales nucléaires de la Terre rejettent aussi de l’eau tritiée », note encore Masato Kino du ministère de l’Industrie.

En France, le site de retraitement de la Hague en a rejeté, lui, en 2018… 11.400 TBq selon Orano, qui précise dans son rapport environnemental que la limite autorisée sur le site français est de 18.500 TBq. Le complexe français écoule ainsi en vingt jours ce que la centrale de Fukushima Daiichi voudrait rejeter en… vingt ans. « Depuis l’accident, ce n’est pas si simple. Nous avons un important problème de perception et nous devons obtenir l’accord de chacun », souffle le haut fonctionnaire.

Pêcheurs en souffrance

En dehors du site, le projet d’un rejet en mer fait l’unanimité contre lui. Dans le port d’Onahama, aussi situé dans la préfecture de Fukushima mais à une cinquantaine de kilomètres plus au sud,  les associations de pêcheurs sont catégoriques. « Nous souffrons déjà des rumeurs blessantes sur nos poissons », s’inquiète, un matin de criée, Hisashi Maeda, de la coopérative de la pêche au chalut.

Malgré des milliers de tests et l’absence de concentration de radiocesium supérieures aux standards internationaux les plus rigoureux, les consommateurs continuent de bouder les produits locaux. En 2019, les ventes de la préfecture n’ont représenté que 15 % des volumes enregistrés avant la catastrophe. Les marins pensent qu’un rejet, forcément mal compris, porterait un coup terrible à la filière.

Défiance générale

Les ONG sont tout aussi méfiantes. « Il y a d’autres solutions que le rejet dans l’air ou l’eau comme le fait croire le gouvernement, explique Kazue Suzuki, de Greenpeace. Mais les technologies d’extraction du tritium sont coûteuses et donc ils ne veulent pas les envisager », avance l’experte ; qui préférerait voir appliquer une stratégie de stockage de long terme et dénonce les erreurs passées de Tepco.

À Fukushima, le chantier a presque perdu ses allures de site radioactif

En septembre 2018, l’électricien avait dû admettre qu’une grande partie des eaux stockées sur le site contenait, contrairement à ses premières estimations, encore des radionucléides bien plus dangereux que le tritium. « Nous sommes aujourd’hui certains que 25 % peut être relâché sans problème. Et nous allons retraiter les 75 % qui auraient encore des concentrations d’autres radionucléides supérieurs aux standards », promet Kenji Abe, son bocal d’eau à la main.

« Nous parvenons à retirer 62 des 63 radionucléides contenus dans ces eaux », affirme Kenji Abe, l’un des cadres de Tepco. EPA

Par Yann Rousseau à Fukushima Daiichi, publié le 28 janv. 2020

https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/comment-16-grammes-de-tritium-dans-un-million-de-litres-deau-paralysent-fukushima-1166730

Note de facteur à l’article ci-dessus:

Extrait : « l’ensemble de l’eau stockée sur le site contient 860 TBq (terabecquerels) de tritium soit l’équivalent de… 16 grammes de cet isotope radioactif de l’hydrogène« 

Le journaliste se mélange un peu les pinceaux : comme un gramme de tritium a une activité 3,576E+14 = 357,6 TBq/gr :
– 860 TBq (8,6E14) correspondent  à 2,4 grammes de Tritium

– 16 grammes de H3 correspondent à 5,72E+15 soit 5,72 PBq

Effectivement 16 g représentent un chiffre modeste qui incite à croire qu’il n’y a pas vraiment de souci.

Pourtant il aurait été bon de mentionner l’activité par litre qui est de 5,72 milliards de becquerels.(*)

Note 1 : Paolo S. de l’AIPRI remarque que la zone interdite de Fukushima peut parfaitement servir de lieu de stockage des déchets en sécurité (Voir Tchernobyl), sans avoir à polluer la mer. Mais d’un coté Tepco ne veut ni acheter les terrains environnants à leurs légitimes propriétaires, ni avoir sur le dos une maintenance multi-séculaire des déchets liquides. De l’autre côté, l’état japonais qui fait miroiter l’impossible assainissement à moyen terme des terres interdites, n’a pas le courage de les réquisionner. (En tous cas avant les jeux. Après la donne pourrait qui sait changer).

Note 2 : les eaux filtrées contaminent des quantités industrielles de filtres excessivement radioactifs qu’il faudra à leur tour stocker.

Note 3 : parler de 62 radioéléments retirés sur 63 ne paraît pas sérieux dans la mesure ou les eaux contaminées contiennent  plusieurs centaines de radioéléments différents.

 (*) 1 million de litres contenant 5,72 PBq, 1 litre contiendra 5,72E+15  / 1E+6 = 5,72E9 ou 5 720 000 000 Bq