LA MOBILISATION CONTRE LA RÉORGANISATION D’EDF PREND DE L’AMPLEUR

Alors que le gouvernement négocie à Bruxelles l’avenir du groupe public, syndicats et oppositions dénoncent un projet caché de « privatisation ». Les agents sont appelés à la grève jeudi par l’ensemble des syndicats du groupe.

Grèves à répétition, mobilisation parlementaire et manifestations : le débat sur la réorganisation d’EDF commence à monter en température… alors même que les détails du projet porté par le gouvernement ne sont pas connus. Jeudi 17 décembre, les agents d’EDF étaient appelés à la grève par l’ensemble des syndicats du groupe, après deux journées déjà très suivies par plus de 30 % des salariés cet automne. « Toutes les filières sont mobilisées, le nucléaire, l’hydraulique, même en période de confinement avec le télétravail », se félicite Philippe Page Le Mérour, secrétaire (CGT) du CCE d’EDF.

Dans le viseur des syndicats : le projet « Hercule » porté par la direction du groupe avec le soutien du gouvernement. Même si le groupe a révisé à la hausse, mercredi, son objectif d’excédent brut d’exploitation à « un montant égal ou légèrement supérieur » à 16 milliards d’euros pour 2020, sa situation financière reste très fragile. Face à cela, Emmanuel Macron plaide depuis plusieurs années pour une réorganisation en profondeur du groupe. L’objectif : permettre à EDF d’obtenir une meilleure rémunération de son électricité nucléaire. Or, les conditions fixées par la loi française et la Commission européenne pour permettre le développement de la concurrence sont jugées trop défavorables à EDF par l’État – par ailleurs actionnaire d’EDF à 83 %.

Réorganisation en deux entités

Pour convaincre Bruxelles d’accepter un nouveau cadre, l’exécutif et la direction de l’énergéticien plaident pour une réorganisation du groupe principalement en deux entités : d’une part, une nationalisation des activités nucléaires et, d’autre part, une filiale, ouverte à des capitaux privés minoritaires, qui regroupe les activités commerciales, du réseau Enedis et des énergies renouvelables. C’est là que le bât blesse : les syndicats et les oppositions voient dans ce schéma, en cours de négociation avec la Commission européenne, une première étape vers une « privatisation » d’une partie des activités de la société et un « démantèlement » du groupe. Mercredi, les six représentants salariés au conseil d’administration d’EDF ont voté contre le budget 2021 du groupe pour marquer leur opposition au projet.

Jean Castex a assuré que le gouvernement n’avait aucune intention « d’affaiblir » EDF mais souhaitait « l’adapter et lui donner les armes pour remplir sa mission historique »

Interrogé à l’Assemblée nationale, mardi 15 décembre, le premier ministre, Jean Castex, a assuré que le gouvernement n’avait aucune intention « d’affaiblir » EDF mais souhaitait « l’adapter et lui donner les armes pour remplir sa mission historique ». Une réponse qui n’a pas convaincu à gauche, où l’on accuse Emmanuel Macron de vouloir profiter de la crise économique pour faire passer sans discussion un projet qui apparaît technique et nébuleux pour l’opinion publique. La présidente du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, Valérie Rabault, a ainsi proposé le lancement d’un référendum d’initiative partagée (RIP) pour « empêcher la sécabilité d’EDF et le maintenir dans son intégrité ».

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Très remontée contre la « légèreté » avec laquelle le gouvernement traite les interrogations et alertes de l’opposition et les arguments qu’on leur oppose – « un vrai “gloubiboulga” » –, Mme Rabault veut adresser à l’exécutif un « avertissement » : « Si le gouvernement touche à EDF, on lancera le RIP et on bloquera ainsi le projet durant plusieurs mois. » « Aucun gouvernement depuis 1945 n’a osé s’en prendre à ce patrimoine. Nous sommes le premier producteur d’électricité en Europe et il faut préserver ce capital. On ne peut pas, comme le fait Emmanuel Macron, tenir un discours sur la souveraineté, et démanteler un fleuron industriel. Hors de question d’y toucher », assène la députée de Tarn-et-Garonne.

Front commun

Même son de cloche chez La France insoumise qui estime que le projet « Hercule » est le « coup de poignard final à EDF ». Idem pour Julien Bayou, secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts, pour qui « Hercule » aura pour conséquence « la privatisation de ce qui est rentable », tout en gardant « dans le pôle public ce qui ne fonctionne pas, ce qui est déficitaire, c’est-à-dire le nucléaire ». La droite reste aussi plus que sceptique face aux projets du gouvernement. Le député Julien Aubert (Les Républicains), spécialiste des questions d’énergie et défenseur du nucléaire, a ainsi fait cause commune avec les députés communistes, début décembre. Il a mis en cause un projet « produit d’arrière-pensées financières », avec des pièces de Lego « que l’on assemble au gré de marchandages ou d’accords ».

Certains députés de la majorité craignent de se voir imposer un texte issu des échanges avec Bruxelles qu’il ne sera plus possible de modifier

Un front commun qui rappelle celui qui s’était mis en place au moment du débat autour de l’ouverture de la concession d’Aéroports de Paris (ADP), en 2019. À une différence près, et de taille : ni les détails du projet « Hercule » ni les négociations avec la Commission européenne ne sont publics. Le gouvernement fait ainsi face à un tir de barrage préventif de la part des syndicats et de l’opposition, sans bien savoir comment y répondre. Dans un courrier adressé aux organisations syndicales d’EDF, mercredi, Jean Castex se contente de répéter que le groupe restera « public et intégré », sans donner plus de précisions. « Ce flou entretient forcément la mobilisation », reconnaît un haut dirigeant d’EDF.

Une opacité qui n’est pas du goût de certains députés de la majorité. Jean-Marc Zulesi, député La République en marche, demande ainsi que des députés soient associés aux négociations. « La représentation nationale ne peut pas être tenue à l’écart de ce débat », estime le député des Bouches-du-Rhône, qui veut « être sûr qu’EDF ne soit pas découpé en petits morceaux ». Certains députés de la majorité craignent de se voir imposer un texte issu des échanges avec Bruxelles qu’il ne sera plus possible de modifier… et de manquer d’arguments pour le défendre face à une opposition très mobilisée.

Or, le calendrier parlementaire pourrait se précipiter : la réorganisation d’EDF devra forcément passer par un texte de loi qui devra être inscrit au calendrier parlementaire avant l’été 2021, pour espérer être voté avant la présidentielle. Si les négociations avec Bruxelles aboutissent.

Par Nabil Wakim et Sylvia Zappi, publié le 17 décembre 2020 à 01h18, mis à jour à 09h15

Photo en titre : Barbara Pompili et Emmanuel Macron en visite à l’usine Framatome du Creusot (Saône-et-Loire), le 8 décembre. JEAN-CLAUDE COUTAUSSE POUR « LE MONDE »

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