ESSAIS NUCLÉAIRES : EN POLYNÉSIE, C’EST L’HEURE DE LA FACTURE

En visite en Polynésie au mois de juillet, Emmanuel Macron a reconnu une « dette » de la France à l’égard des victimes des essais nucléaires réalisés là-bas entre 1966 et 1996. Après des décennies de déni de la part des autorités, c’est un premier pas. Des dizaines de milliers de personnes – militaires ou civils – souffrent de cancers dus aux radiations, et seule une poignée d’entre eux a obtenu une indemnisation. Alors que c’est quasiment toute la population polynésienne qui a été contaminée, comme le montre l’enquête du journaliste Tomas Statius et du chercheur Sébastien Philippe, publiée dans le livre Toxique (éd. Puf-Disclose).

Dans les années 1960, il y allait, disait-on, de la grandeur et de la survie de la France. Il fallait posséder l’arme nucléaire, garante de la fameuse « dissuasion » : on ne s’en sert pas, mais elle fout tellement la trouille qu’aucun ennemi n’osera nous attaquer. Bon. Mais à partir du moment où la bombe est construite, il faut être sûr qu’elle fonctionne le jour où on en aura besoin. Et pour ça, il faut l’essayer. Reste un petit détail : où ça ? On n’allait pas créer un champignon atomique en Auvergne ou en Bretagne, ni même en Corse (et surtout pas là, quand on connaît la susceptibilité des autochtones, même si certains y ont songé). Plus c’est loin, mieux c’est. D’où l’intérêt d’avoir des colonies.

C’est ainsi que la France mènera des essais nucléaires dans le désert algérien de 1960 à 1966. Ensuite en Polynésie, jusqu’en 1996. Les militaires ont dû se dire qu’il suffirait d’expliquer aux joyeux habitants en pagne qu’un flash nucléaire n’était pas plus dangereux qu’un coup de soleil, et l’affaire serait bouclée. Ce que le général de Gaulle exprimera, en termes plus diplomatiques, dans son discours du 9 septembre 1966 : « Je tiens à dire à la Polynésie française combien la France apprécie le service qu’elle lui rend en étant le siège de cette organisation qui doit assurer la paix à coup sûr à notre ensemble français. » À l’époque, les Polynésiens ont applaudi. Aujourd’hui, ils sont nombreux à regretter le « service » rendu.

Les atolls de Mururoa et Fangataufa seront le siège de 193 essais nucléaires. Entre 1966 et 1974, il y eut 46 tirs « atmo­sphériques », où la bombe explose au-dessus de la mer. Puis, entre 1975 et 1996, 147 essais dans des cavités souterraines. Ces tirs sont évidemment moins polluants que dans l’air, mais pas anodins pour autant – quand on sait qu’il n’y eut pas moins de 42 fuites radioactives dues à des fractures du sol. Vous avez forcément vu, dans des documentaires, les dégâts des bombes larguées sur Hiroshima et sur Nagasaki. Eh bien, imaginez que les essais polynésiens étaient au moins 100 fois plus puissants. Ça laisse songeur.

Poissons irradiés et eau contaminée

On faisait donc joujou avec l’apocalypse. Et cependant, avec une terrifiante désinvolture. Les bidasses (composés d’engagés, mais aussi d’appelés effectuant leur service militaire) regardaient le champignon atomique en short et en bras de chemise. Les recommandations se limitaient à des instructions du genre : mettez des lunettes de soleil pour voir le tir, prenez une bonne douche après, et tout ira bien. Jean-Luc Sans, qui s’est engagé dans l’armée au début des années 1970 et a participé à cinq essais nucléaires, se souvient : « On buvait de l’eau de mer dessalée, et pour ça on utilisait un appareil qui était contaminé, mais on ne l’a su qu’après. » On pourrait aligner des centaines de témoignages du même tonneau. Citons juste Hélène, dont le mari est décédé d’un cancer du poumon dû aux essais nucléaires auxquels il a participé pendant son service militaire en Polynésie : « Mon mari me disait qu’ils se baignaient dans le lagon pendant les permissions. Mais les gradés, eux, ne descendaient pas à terre. » Quant aux populations locales, elles étaient encore moins informées que les soldats, et continuaient à manger des poissons irradiés et à boire de l’eau contaminée.

Enquête d’Antonio Fischetti,·publiée le 20 août 2021, (Paru dans l’édition 1517 du 18 août)

https://charliehebdo.fr/2021/08/politique/essais-nucleaires-en-polynesie-lheure-de-la-facture/