POURQUOI LES RÉACTEURS NUCLÉAIRES EPR 2 D’EDF COÛTERONT PLUS CHER ET ARRIVERONT PLUS TARD QUE PRÉVU

Un document de travail du gouvernement, publié par Contexte, révèle de nombreuses incertitudes sur le projet de construction de trois paires d’EPR 2 par EDF. Ces incertitudes font gonfler factures et délais et relativisent le chiffrage de RTE concluant à l’avantage du nouveau nucléaire sur le tout renouvelable à l’horizon 2050.

Le rapport Futurs énergétiques 2050 de RTE, publié le 25 octobre, devait fournir des arguments scientifiques et économiques pour décider, ou non, de la construction de nouveaux réacteurs nucléaires (EPR). Mais les experts du gestionnaire du réseau électrique ont-ils bien pris en compte, dans leur évaluation des six scénarios à 2050, toutes les incertitudes du projet d’EDF de construire trois paires d’EPR 2 ? Des incertitudes que révèle un document de travail récent, publié en octobre, du ministère de la Transition énergétique et de Bercy. Rédigé en grande partie par la Direction générale énergie climat, il est relayé par Contexte.

La ministre Barbara Pompili a justement annoncé, le 26 octobre, la publication « très prochaine » d’une évaluation par le gouvernement des coûts du nouveau nucléaire. Mais il ne s’agira probablement pas de la version fuitée. Ce que confirme le cabinet de Barbara Pompili, qui ne valide pas les chiffres qu’il contient et a tenu à préciser qu’il ne s’agissait que d’un « document de travail, non finalisé » qui ne « tenait compte que d’un seul audit » du dossier EPR2 remis par EDF au printemps, sur les deux prévus dans la programmation pluriannuelle de l’énergie. On comprend leur gène. Car telle qu’elle, cette version inquiète plus qu’elle ne rassure sur la maturité du projet de nouveau nucléaire d’EDF, le chiffrage de son coût et la tenue des délais.

5 500 à 6 000 euros par kW hors conception

Côté coûts d’abord. RTE table sur un coût de construction pour les premiers EPR 2, une version optimisée de l’EPR de Flamanville (Manche), de 5 500 euros par kilowatt construit (euros/kW), soit environ 9 milliards pour chaque EPR de 1 650 MW. Selon RTE, ce coût comprend la conception. Or, le document de travail du gouvernement ne donne ce prix que si tout va bien et hors coûts de conception. Ces derniers s’élèveraient de 3,7 milliards d’euros à 4,1 milliards d’euros en cas de « bonne maîtrise industrielle » et grimperaient à 4,6 milliards d’euros dans un « scénario plus dégradé ». Ces coûts doivent être répartis sur les six premiers EPR, soit entre 600 et 750 millions supplémentaires par réacteur.

Toujours en cas de scénario dégradé, les coûts de construction des deux premiers EPR grimperaient eux à 21 milliards d’euros, soit 10,5 milliards d’euros chacun, toujours hors conception et coûts financiers, et à 19,5 puis 19 milliards d’euros pour les paires suivantes. Soit un total de plus de 64 milliards d’euros pour les six premiers EPR 2, en cas de scénarios dégradé, contre entre 52 milliards et 57 milliards dans un scénario avec une « bonne maîtrise industrielle ». Excessivement prudent sur les risques de dérapages, EDF a prévu 8,2 milliards d’euros de marge, à répartir sur les trois chantiers. On est loin des 47 milliards prévus en 2019.

2040 au lieu de 2035

Ces écarts et incertitudes de coûts traduisent le fait que le projet d’EDF de construire trois paires d’EPR 2 n’est pas totalement abouti, alors que la filière réclame depuis des années que le gouvernement en annonce la construction. Il resterait ainsi 19 millions d’heures d’ingénierie à réaliser par EDF pour sécuriser la constructibilité des EPR2, pour un coût d’environ 4 milliards d’euros. Si la décision est prise en 2022, le premier béton ne serait réalisé qu’en 2027.

En conséquence, le premier EPR 2 pourra au mieux être mis en service en 2039 ou 2040 si tout va bien, en 2042 ou 2043 dans le cas inverse. Le sixième ne serait pas raccordé au réseau avant 2048, voire 2051. Dans les scénarios de RTE avec du nouveau nucléaire, les premiers EPR2 fonctionnaient à partir de 2035.

Jusqu’à 7 milliards d’euros de plus par an

Dans son étude Futurs énergétiques 2050, RTE considère comme moyennes ces incertitudes sur la capacité industrielle de la filière à mettre en service huit EPR 2 entre 2035 et 2050 (scénario N1) et comme fortes pour 14 EPR2 (N2) et quelques SMR (N03). Le coût de ces petits SMR, dont le design n’est même pas achevé, est évalué par RTE sur la base des têtes de série d’EPR. C’est-à-dire 7 200 euros/kW si l’on retient celui de Flamanville, soit environ 2,5 milliards d’euros pour le Nuward français de 2×170 MW.

Ces incertitudes pourraient augmenter de quelques 7 milliards d’euros par an le coût du nouveau nucléaire selon les scénarios. L’écart entre les scénarios les moins incertains avec du nouveau nucléaire (N2) ou visant le tout renouvelables à 2060 (M23), ne serait alors plus que de 3 milliards d’euros sur le coût complet annuel du système énergétique, au lieu de 10 milliards d’euros. Et ce, sans compter avec le coût du financement. S’il reste défavorable au nucléaire, l’écart disparaîtrait alors complètement.

Par Aurélie Barbaux, publié le 27 Octobre 2021 à 10h30

Photo en titre : © EDF. Pour réduire les risques industriels, EDF veut construire trois paires d’une version optimisée de l’EPR de Flamanville (Manche), l’EPR 2.

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