NUCLÉAIRE, ÉOLIEN ET SOLAIRE : QUEL SERA LE VISAGE DE LA FRANCE EN 2050 ?

INTERVIEW. Nicolas Goldberg, expert chez Colombus Consulting, analyse le vaste rapport de RTE publié en début de semaine sur l’avenir du système électrique français.

Le rapport était attendu par tous les observateurs de la politique énergétique française. Commandé par le gouvernement à RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité filiale d’EDF, « Futurs énergétiques 2050 » est une somme considérable, saluée par tous les experts. Au long de quelque 600 pages, le rapport évalue six scénarios comportant une part variable d’énergies renouvelables et de nucléaire, qui dans trente ans pourraient constituer le « mix énergétique » du pays.

Tout y passe, de l’empreinte carbone au besoin de financement en passant par le réseau électrique lié à chaque énergie. Presque tout le monde y trouve son compte. Les pro-nucléaire saluent la place accordée par RTE à l’atome (sauf dans le scénario 100 % renouvelables), les pro-énergies « vertes » applaudissent à l’inventivité du rapport, qui admet comme possible une France électrifiée pour l’essentiel par le vent, l’eau et le soleil. Nicolas Goldberg, consultant expert en énergies pour le cabinet Colombus Consulting, explique que ce n’est pas si simple, dans un cas comme dans l’autre.

Le Point :Le rapport de RTE a été beaucoup débattu depuis sa parution. Les écologistes jugent que RTE n’accorde pas assez de place à la baisse de la consommation d’électricité, qui déterminera les capacités de production, alors que les pro-nucléaire saluent la place que trois scénarios sur six lui accordent. Qu’est-ce qui est le plus important à vos yeux ?

Nicolas Goldberg : Il y a deux grands enseignements dans ce rapport, qui est à mes yeux une référence. D’abord, selon RTE et un corpus d’experts, un système énergétique fondé pour l’essentiel sur le nucléaire fait baisser les coûts globaux. C’est assez contre-intuitif, puisque le nucléaire a été qualifié par beaucoup, et notamment les antinucléaires, d’énergie chère. C’est vrai si l’on ne regarde que les technologies seules. Or RTE a pris le parti de regarder l’ensemble des coûts, et non pas simplement chaque technologie isolément. Tout le système, qu’il accorde une grande place aux énergies renouvelables ou au nucléaire, est évalué : le réseau électrique nécessaire, le stockage, la flexibilité, le financement, etc. Le verdict de RTE, c’est que les systèmes intégrant une part de nucléaire ont un coût global plus bas.

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RTE dit aussi que l’avenir du nucléaire n’est pas radieux…

C’est vrai, et c’est la deuxième surprise : le rapport souligne les limites industrielles de la filière nucléaire. Cette affirmation met à mal ceux qui assurent qu’on peut se passer des éoliennes. Non, ce n’est pas possible, dit RTE, parce que la filière nucléaire ne peut construire que quatorze EPR au maximum d’ici 2050, ce qui serait insuffisant pour répondre à la hausse de la demande d’électricité. Il y aura donc bien besoin d’éolien et de solaire pour compléter. Il y a également un « impensé » dans le débat français sur le nucléaire : les réacteurs nucléaires historiques (anciens, NDLR) fermeront un jour. Il est évidemment intéressant de les prolonger, mais on ne peut le faire à l’infini. Il faudra bien les remplacer un jour, et les nouveaux EPR seront insuffisants.

L’autre difficulté concernant le nucléaire, c’est celui de son financement.

En effet. Pour parvenir à un coût maîtrisé du nucléaire, EDF doit avoir accès à de nouvelles sources de financement, notamment publiques. Or, pour l’heure, on ne connaît pas le modèle de financement nécessaire pour lancer les six, huit voire quatorze EPR prévus par les différents scénarios. RTE signale bien dans son rapport que le nucléaire pourrait voir ses coûts renchérir sans accès au financement public. Les scénarios qui incluent du nucléaire pourraient alors devenir plus chers que les « 100 % renouvelables ». Ceci montre bien que l’évaluation des coûts n’est pas la seule variable à regarder : la politique devra intervenir. Il y a des pistes de financement, elles seront explorées dans un rapport à venir, intitulé NNF (nouveau nucléaire français).

RTE a-t-il trouvé la martingale en évaluant un scénario 100 % énergies renouvelables ? Jusqu’à preuve du contraire, on ne sait toujours pas stocker en masse de l’électricité pour pallier l’intermittence du vent et du soleil…

On débat beaucoup en opposant renouvelable et nucléaire. Mais il y a un problème qui me semble en effet beaucoup plus criant, c’est le complément nécessaire dans le cas d’un scénario 100 % renouvelables. RTE appelle ça « couvrir la consommation résiduelle ». J’appelle ça le back-up des énergies renouvelables. En clair, il est nécessaire d’avoir un système complémentaire pour passer les pointes de consommation : lorsque le vent ou le soleil ne suffisent pas à assurer la production, que fait-on ? Il faut un système en complément. Aujourd’hui, ce back-up est principalement assuré par le gaz. Demain, rappelle RTE, il s’agira de l’hydrogène, puisque l’hypothèse est que l’ensemble du mix soit assuré par les énergies renouvelables. RTE précise d’ailleurs qu’un complément est aussi nécessaire avec seulement huit EPR…

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On ne sait pas encore faire ?

Non, on ne sait pas mettre en place un système hydrogène, qui nécessite des centrales de production, des hydrogènoducs, du stockage… Aujourd’hui, une seule centrale hydrogène fonctionne en Guyane, mais sa capacité n’est que de quelques mégawatts, c’est très peu. Le stockage devra se faire en cavité saline. Storengie, filiale d’Engie, en dispose sur le territoire pour le gaz naturel, c’est vrai, mais est-ce que l’entreprise saura faire à une échelle bien plus importante ? C’est l’autre « impensé » en France : saura-t-on édifier un système hydrogène global ? Certes, on parle d’un horizon lointain, dans trente ans, on peut aussi dire qu’il y a trente ans on ne connaissait pas les mails, mais on ne parle pas assez de cette question en France.

Propos recueillis par Michel Revol, article publié le 27/10/2021 à 17h49, – modifié le 28/10/2021 à 13h52

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