NOUVEAUX RÉACTEURS NUCLÉAIRES : EDF AFFIRME ÊTRE PRÊT, BEAUCOUP DE QUESTIONS EN SUSPENS

Comment les futurs EPR seront-ils financés ? La filière nucléaire française est-elle prête pour ces grands chantiers ? Faudra-t-il changer la loi et la réglementation ? L’annonce de la relance du nucléaire par le président de la République, encore imprécise, soulève de nombreuses questions.

Qu’a annoncé Emmanuel Macron dans son allocution télévisée ?

Le chef de l’État en a dit à la fois beaucoup et très peu. Beaucoup parce qu’il a officiellement donné le feu vert à la renaissance du programme nucléaire français . « Nous allons, pour la première fois depuis des décennies, relancer la construction de réacteurs nucléaires dans notre pays », a-t-il déclaré.

Le gouvernement avait préparé le terrain ces dernières semaines à cette annonce, qui n’est donc pas une surprise pour le secteur . Jusqu’à récemment, l’exécutif avait expliqué qu’il ne lancerait pas la construction de nouveaux réacteurs tant que celui d’EDF à Flamanville, dans la Manche, n’était pas livré.

Or ce dernier n’entrera pas en service avant 2023, le chargement du combustible nucléaire étant prévu fin 2022. Mais le président a décidé d’accélérer sans attendre, ce que les opposants n’ont pas manqué de décrier. Le chantier de Flamanville est entré, il est vrai, dans sa toute dernière phase.

La crise énergétique que traverse l’Europe avec la flambée des prix du gaz et de l’électricité a été jugée favorable pour faire des annonces. Et de nombreux candidats à la présidentielle – LR, Rassemblement national, Zemmour, PC, Montebourg – ont annoncé qu’ils relanceraient le nucléaire s’ils étaient élus.

Emmanuel Macron n’a donné aucune précision sur la technologie retenue, sur le calendrier ou encore sur les sites où seraient construits les nouveaux réacteurs. Des annonces plus complètes sont attendues au cours des prochaines semaines.

Certains éléments sont en réalité déjà connus. Les nouveaux réacteurs seront des EPR, comme ceux de Flamanville, ou de Hinkley Point en Angleterre ou encore de Taishan, en Chine. Quant aux trois sites où seraient construits les six EPR promus par EDF, il s’agit de Penly, en Seine-Maritime, qui serait suivi de Gravelines (Nord) puis du Bugey (Ain) ou du Tricastin (Drôme). « Nous allons demander que le premier site soit, sans surprise, le site de Penly , sur lequel il avait déjà été question de construire deux réacteurs additionnels en 2009-2010 », a déclaré le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, lors d’une audition au Sénat mercredi.

Faudra-t-il changer la loi et la réglementation ?

La construction de nouvelles centrales est un travail de longue haleine. Le gouvernement peut donc lancer le processus dès maintenant, mais il faudra ensuite modifier la réglementation en vigueur. La programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) et la loi de Transition énergétique prévoient une limitation de la place du nucléaire. La part de l’énergie atomique dans la production d’électricité, aujourd’hui de 70 %, doit descendre à 50 % en 2035.

La loi limite aussi les capacités nucléaires installées à 63 gigawatts. On est à 61,3 GW actuellement depuis la fermeture de la centrale de Fessenheim , dans le Haut-Rhin. Ce n’est pas forcément un obstacle car même en ajoutant Flamanville (1,6 GW en plus en 2023), la mise en service des futurs EPR ne serait pas effective avant le milieu de la prochaine décennie au plus tôt.

Or d’ici là de nombreux réacteurs doivent être arrêtés. « Les nouveaux EPR viendront avant tout compenser l’arrêt des anciens réacteurs, on restera en dessous de la limite des 63 GW même si la durée de vie de certains sites est prolongée », explique-t-on au ministère de la Transition écologique.

« Il faudra de toute façon une nouvelle PPE, qui doit être débattue au Parlement en 2022 avant d’être adoptée en 2023, souligne Nicolas Goldberg, chez Colombus Consulting. La PPE actuelle prévoit d’ailleurs la fermeture de deux à quatre réacteurs d’ici à 2027 alors qu’il n’y a aucune volonté politique de fermer des sites, et que cela pourrait poser des problèmes de sécurité d’approvisionnement avant 2025 selon RTE ».

La prise de parole d’Emmanuel Macron, à cinq mois de la présidentielle, est en tout cas vivement critiquée par les opposants au nucléaire. « Ce sont des choix qui engagent la France sur des décennies alors qu’Emmanuel Macron n’est pas réélu, ni même officiellement candidat », attaque Nicolas Nace, de Greenpeace.

Comment les nouvelles centrales seront-elles financées ?

EDF a estimé le coût des six futurs EPR à 46 milliards d’euros, mais un document de travail du gouvernement, révélé par l’agence Contexte, l’évalue de son côté à nettement plus, entre 52 et 64 milliards selon les scénarios retenus, pour des mises en service entre 2040 et 2051.

Or, comme l’a rappelé Jean-Bernard Lévy mercredi, « EDF est extrêmement endetté » et ne pourra assumer seul cette charge dans un secteur où les premières recettes d’une centrale n’arrivent qu’une « bonne dizaine d’années » après les investissements.

« Le prix de revient [de l’électricité qui sera produite par les futurs EPR, NDLR] dépendra beaucoup du mode de financement du projet », a ajouté le PDG, précisant que cela faisait l’objet de « discussions » avec l’État.

Plusieurs options sont sur la table, estime Nicolas Goldberg : coentreprise d’EDF avec un ou plusieurs autres acteurs, prise de participation directe de l’État dans les centrales… Un autre modèle de financement, adopté au Royaume-Uni pour la future centrale d’EDF à Sizewell, prévoit de faire financer la centrale dès le début de la construction, sur la facture des consommateurs d’électricité. « Quel que soit le modèle retenu, il faudra que l’État garantisse les revenus d’une façon ou d’une autre », poursuit le consultant.

Or « l’architecture actuelle du marché n’est pas compatible avec un financement public massif du nucléaire, car elle donnerait un avantage compétitif à EDF sur ses concurrents », explique-t-il.

C’est pourquoi l’État français et EDF poussaient, jusqu’en début d’année, pour une réforme de la structure de l’électricien français qui conduirait à la nationalisation des activités nucléaires. Mais les négociations avec Bruxelles sur la question n’ont pas abouti et le projet, initialement baptisé « Hercule », a été reporté sine die.

Pour Jean-Bernard Lévy, la « nécessité » de la réforme « reste pleine et entière » pour donner « un nouveau cadre de fonctionnement, de régulation, de financement ». Le PDG d’EDF a déploré le « ralentissement des contacts » entre Paris et la Commission européenne sur le sujet à l’approche de la présidentielle et appelé à « un redémarrage actif » des négociations « peut-être dans les douze mois qui viennent ».

La filière nucléaire française est-elle prête ?

C’est une vraie question, étant donné qu’aucun chantier de centrale nucléaire n’a été lancé depuis 2007 et il s’agit en outre d’un seul réacteur, celui de Flamanville. Les précédents chantiers remontent au siècle dernier. « Depuis vingt-cinq ans, la filière vit sur la maintenance du parc en service », explique Cécile Arbouille, déléguée générale du Gifen, qui regroupe les industriels français du nucléaire.

Cela a permis de stabiliser l’effectif : quelque 220.000 personnes travaillent pour le nucléaire, répartis dans 3.200 entreprises qui sont « à 85 % des PME ». En l’absence de nouvelles commandes, « le déclin était annoncé ». Le démantèlement des centrales nécessite certes des emplois, mais « dix fois moins » que la construction de nouveaux réacteurs.

L’annonce d’Emmanuel Macron est donc « une très bonne nouvelle » pour le secteur selon la responsable du Gifen. Ce long hiver n’a pas empêché la filière « de se préparer » ces dernières années. « L’industrie nucléaire est une industrie du temps long, nous n’avons pas attendu la décision », poursuit-elle. «Nous sommes prêts», a déclaré de son côté Jean-Bernard Lévy.

Le programme Excell, lancé l’an dernier, vise à redresser le secteur après les déboires du chantier de Flamanville. Il met l’accent sur la numérisation, la standardisation, l’amélioration des processus… Et sur la formation, pour répondre aux besoins en soudeurs, tuyauteurs, mécaniciens, chaudronniers et autres dessinateurs qu’il faudra recruter pour construire de nouveaux EPR.

Le Gifen estime que chaque paire d’EPR pourrait générer la création de « 10.000 emplois directs ». Un chiffre qui ne sera pas forcément multiplié par trois si six EPR sont bien commandés, car les chantiers seront étalés dans le temps et ne se superposeront sans doute que partiellement.

Par Vincent Collen, publié le 11 novembre 2021 à 14h00, mis à jour le 11 novembre 2021 à 14h59

Photo en titre : Les nouveaux réacteurs seront des EPR, comme ceux de Flamanville dans la Manche (photo), ou de Hinkley Point en Angleterre ou encore de Taishan, en Chine. (Alexis MORIN/SIPA)

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