LA FRANCE ENVOIE-T-ELLE DES DÉCHETS NUCLÉAIRES EN RUSSIE ?

ÉNERGIE – Greenpeace a bloqué lundi le centre de stockage de déchets d’Orano, dans la Drôme, pour empêcher l’envoi d’uranium appauvri vers la Sibérie. L’ONG dénonce l’exportation par la France de ses déchets nucléaires à l’étrangère, une pratique illégale. Qu’en est-il ?

Enchainés à un camion de transport d’uranium, des militants de Greenpeace ont bloqué lundi 15 novembre le prochain convoi en partance pour la Sibérie, depuis le centre de stockage de Pierrelatte, dans la Drôme. Sur Twitter, l’ONG a relayé son action et dénoncé « l’inconscience de l’industrie et du gouvernement dans la gestion de ces matières ». En réalité, elle accuse les acteurs de la filière du nucléaire d’exporter ses déchets nucléaires vers la Russie, une pratique pourtant illégale depuis plus de dix ans. Ces allégations sont-elles fondées ? La France envoie-t-elle ses déchets nucléaires en Russie pour qu’ils y soient traités ?

Ce n’est pas la première fois que Greenpeace formule ces accusations. Dans un communiqué du 12 octobre, l’association y détaille « comment l’industrie nucléaire française se débarrasse en Russie de ses stocks encombrants d’uranium usé » et comment « deux contrats -l’un liant Orano (ex-Areva) à l’entreprise étatique russe Rosatom, l’autre liant EDF à Rosatom- prévoient l’exportation d’uranium usé français vers la Russie ». 

« En enquêtant dans le port du Havre, Greenpeace France a découvert que plusieurs dizaines de tonnes d’uranium usé français avaient été chargées à bord du navire Mikhail Lomonosov à destination de Saint-Pétersbourg les 20 janvier et 12 février 2021. Pourtant, il y a 10 ans, Greenpeace France avait obtenu de l’industrie nucléaire française l’arrêt de ces exportations », avance encore l’ONG. En effet, l’envoi de déchets nucléaires depuis ou vers l’étranger est bien illégal. Ainsi, l’article L542-2-2 du Code de l’environnement dispose qu’« est interdit le stockage en France de déchets radioactifs en provenance de l’étranger ainsi que celui des déchets radioactifs issus du traitement de combustibles usés et de déchets radioactifs provenant de l’étranger ». 

C’est après un premier scandale, qui avait fait la Une des journaux en octobre 2009, que cette disposition avait été votée. À l’époque, Libération avait révélé que plus de 100 tonnes d’uranium appauvri, tout droit sorti des réacteurs d’EDF, étaient transportés en Sibérie chaque année. Un film, Le cauchemar du nucléaire, documentait le tout et avait contribué à l’interdiction du transport de déchets nucléaires vers la Russie et l’étranger. Dans un rapport de 2018, le Haut comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire (HCTISN) expliquait d’ailleurs que « le recours à la Russie pour procéder à l’enrichissement d’une partie de l’uranium de retraitement tel que pratiqué par EDF et Orano Cycle (Ex-Areva) pour le compte de ses clients entre 2000 et 2010 a progressivement diminué pour être arrêté en 2014 pour des raisons industrielles, économiques et environnementales« . 

L’uranium, « une matière recyclable » pour Orano

Pourtant, les choses ont changé depuis et un contrat a bien été passé entre Orano et Rosatom. Sollicité, Orano confirme avoir signé un contrat « fin 2020 » avec l’entreprise russe « pour lui fournir de l’uranium recyclé qui est envoyé en Russie pour être converti puis ré-enrichi afin de fabriquer du combustible nucléaire pour les réacteurs russes ». Selon l’entreprise, un premier transport « a déjà été réalisé début 2021 », ce qui correspondrait au convoi mentionné par Greenpeace en date des 20 janvier et 12 février. Mais Orano rejette « les allégations qui consistent à présenter l’uranium de retraitement (URT) comme un déchet », présentant l’URT comme « une matière recyclable qui a des caractéristiques comparables à celles de l’uranium naturel ». 

Ici se trouve toute la subtilité, dénoncée par Greenpeace : considérer l’uranium de retraitement comme une matière recyclable et échapper à l’interdiction d’exporter des déchets nucléaires. Cette position n’est pas nouvelle puisqu’elle a déjà été adoptée par EDF en 2009, avant même l’entrée en vigueur d’une loi. Pour sa défense, l’entreprise distinguait alors nettement les déchets nucléaires, conditionnés et entreposés « en toute sûreté » au site de La Hague, de « l’uranium recyclable » qui était, lui, envoyé en Sibérie. À cette heure, le groupe n’a pas renvoyé d’uranium en Russie mais compte le faire, via un contrat passé avec Tenex, une filiale de Rosatom, qui possède les capacités pour convertir et enrichir de l’uranium. La signature de ce contrat en 2018, d’un montant de 600 millions d’euros, avait même été reprise par la presse française.

Cette décision de relancer la filière est d’ailleurs contenue dans le rapport du HCTISN, de 2018 : « EDF a décidé de reprendre à partir de 2023 le recyclage de l’URT dans certains de ses réacteurs. Cette reprise du recyclage de l’URT a pour objectif d’utiliser au mieux les matières nucléaires issues du traitement du combustible UNE usé (actuellement 1 080 tonnes/an produisant environ 1 026 tonnes d’URT) et de stabiliser puis réduire à terme le stock d’URT (à date, environ 26 930 tonnes) ». Aujourd’hui, l’ONG en appelle directement à l’État, lui demandant en tant qu’actionnaire majoritaire d’Orano et d’EDF de leur imposer la fin des transports d’uranium de retraitement vers la Russie. Une pétition lancée en octobre s’adressait directement à la ministre de la Transition écologique. Contacté, le cabinet de Barbara Pompili n’est pas revenu vers nous pour le moment.

Par Caroline Quevrain, publié le 18 novembre 2021 à 15h00

Photo en titre : Opération de blocage par Greenpeace d’un convoi d’uranium usé de la France vers la Russie, novembre 2021 − Maïté Baldi / Greenpeace

https://www.lci.fr/environnement-ecologie/nucleaire-la-france-envoie-t-elle-des-dechets-radioactifs-en-russie-comme-l-affirme-greenpeace-2202265.html