FINISTÈRE. COMBIEN VA RÉELLEMENT COÛTER LE DÉMANTÈLEMENT DE LA CENTRALE NUCLÉAIRE DE BRENNILIS ?

Doyenne des centrales françaises, Brennilis doit servir de test pour les futures autres déconstructions de centrales. Prototype mis en service en 1967, la centrale est l’unique exemple industriel français de la filière nucléaire à eau lourde, ensuite abandonnée au profit des centrales à eau pressurisée. Il s’agit, à ce jour, pour EDF, de créer une filière de démantèlement qui puisse être utilisée dans les autres centrales et exportable vers d’autres pays. Huitième volet de notre dossier.

La Cour des comptes évaluait en 2005 le coût du démantèlement de la centrale de Brennilis à 482 millions d’euros, soit 20 fois plus que l’estimation de la commission PEON qui est à l’origine du parc nucléaire français actuellement en exploitation. Aujourd’hui, EDF annonce 850 millions d’euros.

Quel est le discours des coûts ?

« Le démantèlement des centrales qui se terminera au XXIIe est déjà payé. La loi nous l’impose. Ce programme dédié est déjà financé », nous dit Jean Cucciniello, le directeur de la centrale de Brennilis. La centrale expérimentale (filière eau lourde) de Brennilis a été construite de 1962 à 1967. Depuis 1985, la centrale finistérienne est définitivement arrêtée.

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Il y a une différence entre provisions et coûts ?

Les sommes d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui, ni de demain ? Elles ont évolué, reconnaît EDF. En 2002 par exemple, (chiffres de la cour des comptes), on avait 480 millions d’euros inscrits. C’est-à-dire 620 millions d’euros 2020 (la monnaie évolue). Aujourd’hui, la direction de Brennilis parle de 850 millions d’euros.

« Les principes généraux de financement et le coût du démantèlement complet, du début jusqu’à la fin des opérations prévue à l’horizon 2040, ont été présentés. Les exploitants ont l’obligation réglementaire de provisionner ce montant dès aujourd’hui sur la base de la meilleure estimation des dépenses attendues. Ce dispositif est soumis au contrôle permanent des services de l’État et du Parlement. Le coût de chaque opération est estimé sur la base de contrats, de retour d’expérience d’opérations similaires, de devis et d’études techniques. Ainsi, le démantèlement complet de la centrale de Brennilis s’élève à 850 millions d’euros, le coût des travaux à venir représentant 40 % de cette enveloppe », fait savoir le compte rendu de la Commission locale d’information (CLI) en juillet 2021.

Les coûts ont beaucoup changé !

Combien coûtait le démantèlement en 2009 par exemple ? Selon l’exploitant du site des monts d’Arrée, dans un rapport de la Commission locale d’information du 4 novembre 2009, « EDF provisionne les sommes nécessaires à la déconstruction tout au long de la durée d’exploitation de ses réacteurs, afin de pouvoir en disposer au moment de leur mise à l’arrêt. Le coût de la déconstruction est déjà pris en compte dans le prix du kWh durant toute la phase d’exploitation ».

Le rapport donnait les chiffres suivants, toujours en 2009 : « Les coûts de déconstruction des centrales nucléaires de première génération actuellement à l’arrêt (Brennilis, Bugey 1, Chinon A1, A2 et A3, Chooz A, Creys-Malville, Saint-Laurent A1 et A2) font l’objet de provisions actualisées dans les comptes d’EDF pour un montant d’environ 2 milliards d’euros. »

À ce jour, le démantèlement de Brennilis (850 millions) représenterait presque la moitié du coût pour ces dix tranches.

Pourquoi cette augmentation ?

Toujours selon EDF, si les coûts ont augmenté c’est parce qu’on a perdu dix ans avec l’annulation du décret et le démantèlement partiel. En dehors de l’inflation, la hausse du coût est de 30 %, avance EDF, qui parle des frais d’exploitation après l’annulation du décret de démantèlement complet (2007) et des frais d’exploitation entre 2019 et 2023, la fin du démantèlement partiel et le début du démantèlement complet. Par ailleurs, la durée de travaux qui passe à dix-sept ans au lieu de dix ans initialement prévus, participe à l’augmentation des coûts, explique EDF.

Mais, à qui la faute de ces retards ? À EDF ou à ces opposants ?

En 2007, annulation du décret de démantèlement

Le démantèlement de la centrale avait débuté en 1996. En 2007, le décret de démantèlement complet autorisé l’année précédente, est annulé par le Conseil d’État après un recours du réseau Sortir du nucléaire. Au motif d’un manque d’information de la population. Un démantèlement partiel était autorisé en 2011.

Depuis, les opposants au nucléaire (Bretagne Vivante, AE2D, CLCV 29, Vivre dans les monts d’Arrée, Groupe Mammalogie breton, et Eau et Rivières de Bretagne) ont encore multiplié les recours. La centrale, même si elle est arrêtée depuis 1985, n’a pas que des amis dans les monts d’Arrée.

En mars 2010, un avis défavorable…

En 2009, EDF redemande l’autorisation de mise à l’arrêt définitif et le démantèlement. Une enquête publique est ouverte du 27 octobre 2009 au 11 décembre 2009,

Fin mars 2010, la commissaire enquêteuse, Danielle Faysse, demandait que les informations complémentaires soient fournies avant d’autoriser les travaux et rendait un avis défavorable au démantèlement… EDF avait justifié la déconstruction à court terme dans un argumentaire d’une seule page.

L’urgence de démanteler le bloc réacteur, confiné dans l’enceinte réacteur, largement au-dessus du niveau de la nappe phréatique, n’est pas démontrée, écrivait Danielle Faysse. Elle poursuivait : Les solutions de stockage pour les déchets radioactifs à vie longue ne sont pas encore trouvées.​ EDF prévoyait un stockage intermédiaire sur un site dont la construction n’était pas encore été autorisée. Enfin, dans la conclusion Danielle Faysse pointait le fait que l’inventaire de l’état radiologique et chimique du site n’est pas achevé.

L’entreprise EDF avait-elle donc bâclé l’enquête publique de 2009 ?

La filière des déchets

Aujourd’hui, EDF a pu corriger ses projets précédents. L’entreprise a rédigé quatre scénarios pour n’en retenir qu’un seul. Et l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) a développé son projet Cigéo, de stockage souterrain de déchets nucléaires radioactifs, à Bure (Meuse). Brennilis pourrait y apporter certains de ses déchets.

Si le projet est validé en 2022, le chantier à venir devrait ensuite durer dix-sept ans a minima (treize ans de démantèlement, deux ans d’assainissement, deux ans de démolition). Une « durée de chantier » à relativiser : si on considère qu’il a commencé en 1996, cela fera 44 ans… Si on regarde cela depuis l’arrêt de la centrale en 1985, cela donnera 55 ans. Le temps nucléaire est de toute façon un temps long.

Du retard dans l’information ?

L’information sur le coût de 850 millions d’euros en juillet 2021 est venue après des demandes réitérées des membres de la Commission locale d’information (CLI) de connaître les éléments financiers spécifiques aux travaux de démantèlement de la centrale de Brennilis. « L’annexe aux comptes d’EDF (comptes à fin 2020) précise un montant global de la provision de 3,7 milliards d’euros pour les installations arrêtées, dont fait partie celle des monts d’Arrée », indiquait le Département du Finistère, membre de la CLI. Peut-on mettre ces 3,7 milliards d’euros en regard des 2 milliards annoncés en 2009 ? Le nombre d’installations arrêtées a changé.

Fin des opérations ? En 2039 ? En 2040 ?

EDF a dû plusieurs fois dû revoir sa copie et le calendrier de la déconstruction a été perturbé plusieurs fois. Ainsi, début 2017, EDF estimait à dix ans le temps de déconstruction du réacteur. Celui-ci devait être entièrement démoli en 2031. Puis, en 2018, EDF annonçait la fin du démantèlement pour 2035. Aujourd’hui, il s’agit de 2039-2040.

Des emplois ?

La centrale emploie 80 personnes en 2021. Une quarantaine de personnes supplémentaires « sera nécessaire au pic de l’activité », précise la direction du site.

Par Christian GOUEROU pour Ouest-France, publié le 12/12/2021 à 13h00

Photo en titre : Au cœur de la centrale de Brennilis, devant le réacteur qui aujourd’hui ne contient plus d’uranium. | OUEST-FRANCE

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