NUCLÉAIRE : UNE FILIÈRE DU DÉMANTÈLEMENT ENCORE À CONSTRUIRE

Factuel : La France a encore un important travail à fournir pour structurer les activités liées à la déconstruction de ses centrales, y compris de celles qui ne sont déjà plus en service. Le secteur paraît encore peu rentable.

Moins de quatre décennies : c’est le temps qu’il a fallu à la France pour construire son parc nucléaire aujourd’hui en fonctionnement. En quête d’indépendance électrique, le pays a mis en service cinquante-huit réacteurs entre la fin des années 1970 et la veille de l’an 2000. Mais, à l’heure où l’exécutif projette de nouvelles unités, une question s’impose déjà en sens inverse : combien de temps faudra-t-il pour déconstruire tout ou une partie du parc ? Combien de temps pour évacuer tous les déchets, radioactifs ou conventionnels ?

Sur décision politique, les deux réacteurs à eau pressurisée de Fessenheim (Haut-Rhin) ont cessé leur activité dès 2020. Bien qu’il n’existe aucune limite précise d’âge, douze autres sont aussi promis à la fermeture d’ici à 2035, selon la programmation pluriannuelle de l’énergie, feuille de route gouvernementale.

Construction, exploitation, déconstruction. Si l’industrie française a déjà bien structuré les deux premières étapes pour ses centrales nucléaires, la dernière demeure en suspens. « Un travail important reste à faire pour développer une filière nucléaire du démantèlement », poursuit cette même programmation pluriannuelle. La CGT, organisation syndicale majoritaire dans la branche de l’électricité, demande une maîtrise publique. Sans recourir à une « externalisation » à tout crin des activités, fait valoir Virginie Neumayer, représentante des salariés du groupe EDF, exploitant des centrales.

Un rapport, remis en 2020 au ministère de la transition écologique et à celui de l’économie et des finances, fait part d’un « marché mondial ». Soit, entre l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie, « déjà plus de cent cinquante réacteurs arrêtés (auxquels il faut ajouter de nombreuses installations de recherche et d’importantes unités du cycle du combustible) » – certains de ces réacteurs, aux États-Unis, étant déjà parvenus à leur démantèlement intégral.

Un secteur encore peu rentable

Tous pays confondus, quelque quatre cent cinquante autres « seront progressivement arrêtés au cours des cinquante prochaines années, auxquels il faudra ajouter ultérieurement tous ceux qui sont en construction ou en projet », poursuit le document. Encore vagues, les estimations d’un chiffre d’affaires global peuvent aller du simple au double : entre 300 milliards et 600 milliards d’euros sur un siècle.

Qui dit marché, dit souvent salon. En septembre 2021, la Société française d’énergie nucléaire a choisi le Palais des papes d’Avignon pour sa « conférence internationale sur les défis du démantèlement », en anglais dans le texte. Trois jours pour rassembler divers acteurs du secteur. Le groupe EDF, outre l’exploitation de ses centrales, ambitionne aussi d’exporter ses activités de traitement de déchets radioactifs et de démantèlement. Il a créé une filiale à cette fin en 2016, Cyclife.

Sylvain Granger, directeur des projets déconstruction-déchets pour le groupe, s’attend à une croissance « des clients tiers ». En Europe, voire au Japon, dans les dix prochaines années. « Il est clair que c’est conditionné au fait qu’effectivement, cette activité rapporte une marge raisonnable », estime-t-il.

Comparativement, ce secteur reste pourtant encore peu rentable. Sur le plan national, les activités de déconstruction et celles d’assainissement représentaient à peine 2 % et 1,3 % du chiffre d’affaires global du nucléaire français en 2019, selon le comité stratégique de la filière. Très loin derrière les activités d’exploitation et de maintenance du parc existant (67,7 %), ou celles liées au cycle du combustible (13,5 %), comme l’extraction, la fabrication, le retraitement et le recyclage de l’uranium.

« Le principal frein au développement pour la filière française dans le domaine du démantèlement est d’ordre économique », insiste un rapport de la mission d’information de l’Assemblée nationale, en octobre 2021, sur le suivi de la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim. Il ne s’agit pas d’« une activité attrayante, notamment pour les jeunes, ajoute le texte. Bien que le démantèlement constitue une étape dans la vie de toute installation nucléaire et dure nécessairement au moins une décennie et souvent beaucoup plus, il pâtit d’une image négative, celle de la fin d’une filière ».

Pour Cécile Arbouille, déléguée générale du Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire (Gifen), « il s’agit d’un domaine en cours de développement, avec des spécificités ». Parmi celles-ci, des aléas concernent notamment la déconstruction d’installations expérimentales du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), de petites structures construites avant même le déploiement de réacteurs plus puissants – et dont certaines ont déjà été démantelées. « Il y a parfois eu beaucoup d’évolutions faites à l’intérieur de ces laboratoires de recherche, sans la même traçabilité qu’aujourd’hui », explique Laurence Piketty, administratrice générale adjointe de cet établissement public à caractère industriel et commercial.

« Il ne s’agira pas d’un eldorado verdoyant »

Des complications techniques ralentissent aussi la déconstruction de la toute première génération de réacteurs nucléaires d’EDF, à l’arrêt depuis plusieurs décennies et toujours en cours de démantèlement : six à uranium naturel graphite gaz (UNGG) et un à eau lourde, outre l’ex-surgénérateur de Creys-Malville, en Isère, lui aussi dans l’attente. A l’inverse, la déconstruction des réacteurs actuels posera moins de difficultés, assure l’électricien.

Ce dernier s’appuie sur l’expérience du premier réacteur de Chooz (Ardennes), de même technologie que les réacteurs de deuxième génération, bien que trois à cinq fois moins puissant. Construit à l’intérieur d’une caverne, ce prototype a fonctionné entre 1967 et 1991. Son démantèlement a commencé en 2007, il est censé s’achever en 2024 – deux ans plus tard que prévu, notamment en raison des ralentissements dus au Covid-19.

Selon le Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire, moins d’un quart des 3 200 entreprises de la filière nucléaire en France ont commencé à travailler dans le secteur du démantèlement

« Le démantèlement ne correspond pas à un simple chantier de démolition, pour les entreprises, il ne s’agira pas d’un eldorado verdoyant, des contraintes s’ajoutent notamment pour la radioprotection [la protection contre les rayonnements ionisants] », rappelle Ludovic Mathieu, chercheur au Centre d’études nucléaires, à l’université de Bordeaux-Gradignan.

Selon le Gifen, moins d’un quart des 3 200 entreprises de la filière nucléaire en France ont commencé à travailler dans le secteur du démantèlement. Pour autant, certains sous-traitants estiment bon de se préparer dès maintenant. De façon « à être toujours plus efficace, plus innovant tout en respectant les coûts à l’horizon 2030, estime Alain Gauvin, directeur général d’Onet Technologies. Une de nos lignes de produits concerne ce que nous appelons les investigations. » Comprendre : des outils de modélisation pour donner à voir les espaces en trois dimensions, voire plus, y compris avec leur niveau d’irradiation.

Le démantèlement peut aussi favoriser l’amélioration de machines téléopérées, lorsqu’il s’agit d’éviter une exposition humaine à de trop fortes radiations. Environ « 99,9 % de la radioactivité d’une centrale nucléaire est évacuée dès le déchargement du combustible », assure EDF.

En France, un cadre légal oblige les exploitants à prendre leurs dispositions financières. Depuis 2006, la loi sur la gestion durable des matières et des déchets radioactifs attend d’eux qu’ils « évaluent, de manière prudente, les charges de démantèlement de leurs installations ». Il leur revient aussi de constituer les « provisions correspondant à ces charges » et d’affecter « à la couverture de ces provisions les actifs nécessaires ».

Fin 2018, au cumul, l’estimation de l’ardoise future dépassait 46 milliards d’euros en valeur brute. Pour plus de la moitié, cette somme concerne EDF, dont l’État est encore actionnaire majoritaire. Le restant à payer se répartit entre deux autres exploitants. D’une part, la société Orano, pour ses usines de traitement et de recyclage du combustible. D’autre part, le CEA pour ses installations de recherche. Le calendrier prévisionnel « s’étale sur près d’un siècle, mais 80 % environ de ces charges sont à décaisser d’ici à 2050 », rappelle la Cour des comptes dans un rapport publié en 2020. Selon ce calendrier, les pics annuels, « d’un montant annuel de près de 1,5 milliard d’euros, interviendraient entre 2030 et 2045, cette période concentrant près de la moitié des charges futures ».

L’encadrement législatif mérite encore réflexion. Depuis 2015, la loi impose aux exploitants d’effectuer les démantèlements « dans un délai aussi court que possible – dans des conditions économiquement acceptables ». Problème : dans leur rapport, les conseillers de la Cour des comptes estiment que les autorités administratives du pays « ne sont pas aujourd’hui organisées pour apprécier les arbitrages proposés par les exploitants entre les différents objectifs législatifs et réglementaires de coûts, de délais et de niveau d’assainissement ». Selon le code de l’environnement, le décret permettant le démantèlement d’une installation suit l’avis d’une entité administrative indépendante, l’Autorité de sûreté nucléaire.

La filière nucléaire française, qui revendique plus de 200 000 emplois directs et indirects, a encore du mal à chiffrer les perspectives spécifiques d’embauches. Selon Sylvain Granger, le futur démantèlement de Fessenheim pourrait mobiliser entre soixante et soixante-dix personnes sur le site. Soit environ dix fois moins que lorsqu’il approvisionnait l’Alsace en électricité.

La localité du Haut-Rhin pourrait aussi accueillir un technocentre. Le projet vise « à valoriser des composants métalliques issus des installations nucléaires », selon le contrat stratégique de la filière nucléaire française. Ces ferrailles et autres gravats de très faible activité (TFA) sont appelés à prendre une importance croissante, au gré des opérations de démantèlement à venir, et pourraient complexifier la question de leur stockage. « En Europe, la majorité des pays pratiquent une politique de libération des déchets TFA, qui sont donc gérés dans des filières de déchets conventionnels. Ce n’est pas le cas en France, sauf dérogation », écrit l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire. Comme un chantier dans le chantier.

Par Adrien Pécout, publié le 7 janvier 2022 à 11h00

https://www.lemonde.fr/economie/article/2022/01/07/nucleaire-une-filiere-du-demantelement-encore-a-construire_6108530_3234.html