LE NUCLÉAIRE DEVIENT INTERMITTENT

EDF a abaissé son niveau de production pour 2023, quelques jours après l’avoir déjà fait pour 2022. Alors que les prix de l’énergie sont au plus haut, la production nucléaire est au plus bas depuis trente ans.

C’est le paradoxe du nucléaire. La crise énergétique propulse les prix de l’électricité, du gaz et du pétrole au plus haut. Total vient d’annoncer 14 milliards d’euros de profits pour 2021. Engie doit dévoiler plus de 3 milliards d’euros de bénéfices, 20% de plus qu’attendu avant la flambée des prix du gaz.

De son côté, EDF a annoncé vendredi matin une baisse de 11% de sa prévision de production nucléaire (315 Twh en moyenne) pour 2023 en raison « d’un programme industriel chargé« . L’an prochain, 43 arrêts de réacteurs sont déjà prévus pour maintenance et contrôle. La sanction ne s’est pas fait attendre: le cours de Bourse d’EDF chutait de 3,7% dans la matinée de vendredi avant de se reprendre un peu pour clôturer à -2,39%.

Lundi, l’électricien avait déjà abaissé sa prévision de production pour 2022 à 305 Twh en moyenne. Pour 2022 et 2023, c’est une baisse de 20% de la quantité d’électricité nucléaire par rapport à 2019, avant la pandémie. Et même 25% par rapport au niveau de 2012.

57% de productivité

Les arrêts font plonger la productivité du parc nucléaire à 57% de ses capacités contre 80% il y a dix ans. Même si elle n’atteint jamais 100% en raison de l’inévitable maintenance, les centrales américaines tournent autour de 85%. Les réacteurs allemands, avant leur fermeture, atteignaient même 90% de disponibilité.

Paradoxe pour le nucléaire censé produire en permanence, ce taux de productivité se rapproche de celui de l’éolien en mer. C’est l’énergie renouvelable la plus efficace car il peut tourner la moitié du temps dans les meilleures conditions de vent. L’éolien à terre produit plutôt à 25% à 30% en moyenne et le solaire autour de 15% en France. Les énergies renouvelables sont intermittentes et le nucléaire en France, plombé par les arrêts, le devient à son tour.

Manque à gagner de 15 milliards

La production est au plus bas depuis trente ans alors que les prix de l’électricité n’ont jamais été aussi hauts. Les analystes estiment qu’EDF va subir un manque à gagner d’environ 15 milliards d’euros de marges pour 2022 et 2023! Le niveau exact de ses marges dans une année normale. En 2022, sans arrêt de ses réacteurs et sans la mesure gouvernementale de revente d’une partie de sa production à ses concurrents –dispositif Arenh, EDF aurait dû engranger 25 milliards d’euros de marges et dégager 8 milliards d’euros de bénéfices.

Il n’en est rien, le groupe doit faire face à un « trou » de 8 milliards d’euros dans ses comptes. Les analystes estiment qu’une augmentation de capital de 4 ou 5 milliards d’euros sera indispensable dans les semaines à venir. D’ici le mois d’avril, EDF doit racheter sur les marchés, à prix élevés, les quantités d’électricité qui manquent manquent pour couvrir ses besoins en 2022. Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a rappelé jeudi sur BFM Business que « toutes les options » étaient sur la table. Il rencontre lundi le PDG d’EDF, Jean-Bernard Levy, pour en discuter.

Par Matthieu Pechberty (Journaliste BFM Business), publié le 11/02/2022 à 17h56

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