CHRONIQUE « L’AIR DU TEMPS » – NUCLÉAIRE : AVIS DE DÉCHETS

La France mise sur le nucléaire à l’heure même où l’armée russe rappelle ses dangers au monde entier. 

On dirait que de la glace coule dans les veines de Vladimir Poutine. Quand il entre dans une pièce, la température baisse de cinq degrés. Il y a vingt ans, à son apparition, il avait une maigreur de lévrier. Aujourd’hui, coudes posés sur la table, menton rentré dans le cou, voix lente, regard sibérien, il a la silhouette d’un ours à l’affût. Telle la Volga, le flot de ses accusations sans preuve et de ses plaintes sans objet déroule ses méandres. Rien ne le fait changer d’avis. Qu’importe qu’il ait pris la mauvaise direction, il appuie quand même sur l’accélérateur. Seulement voilà, un grain de sable s’est infiltré dans ses rangers : Volodymyr Zelensky . Personne n’attendait cet ancien comédien à l’affiche d’une guerre internationale. Et là, surprise : malgré une peur de proie, le président ukrainien affiche un sang-froid de vieille garde. C’est comme ça: de même que les petits oiseaux ont des ailes, les petits chiens ont des crocs. L’armée de Moscou a l’air d’en baver. Résultat : l’Europe redresse la tête et, à son tour, se met à gratter les écailles du dragon russe. Jamais elle ne lui avait imposé de telles sanctions. Et jamais nos vingt-sept nations ne se sont senties aussi solidaires. Rien n’est plus efficace qu’un adversaire commun pour souder une communauté.

La France construit les plus gros réacteurs au monde

Pourvu que ça dure. Malheureusement, rien n’est moins sûr. Face au pétrole et au gaz russes, on n’a pas tous la même résilience. Et faites confiance à la France pour jouer comme d’habitude sa partition en solo. Et mettre une fois encore au programme son éternelle symphonie nucléaire. Depuis trois semaines, dès que les armées de Poutine approchent d’une centrale ukrainienne, toutes les antennes se redressent et s’affolent. C’est la panique générale. Sauf chez nous. Ici, le coq gaulois croit toujours que le soleil se lève pour l’entendre. Pas question pour lui de mettre le nez à l’extérieur et d’écouter ce que chantent les voisins. Qu’importe que tous ferment leurs réacteurs, nous allons en ouvrir huit, peut-être quatorze. Sous quel prétexte ? Pour nous mettre à l’abri du pétrole et du gaz sibériens dont nous ne dépendons en rien! Quand cela? Mystère. Si on en juge par la construction ruineuse et interminable de l’EPR de Flamanville, l’entrée en service des prochaines unités n’est pas pour demain. Ouf! Au mieux, en 2050, ce sera comme une bouée de sauvetage jetée à ceux qui auront déjà atteint le rivage. Mais enfin, le résultat sera là: tandis que la Chine, l’Inde, les États-Unis et les autres dissémineront leur CO2 par milliards de tonnes, nous enfilerons une nouvelle génération de ceintures d’explosifs pour ne pas faire de fumée. Et nous demeurerons quarante ans de plus le pays le plus nucléarisé du monde. Car, pas de blague : une bombe nucléaire reste une bombe nucléaire même si elle se déguise en pile décarbonée. Et une grosse bombe, car la France construit les plus gros réacteurs au monde. Aucune nation ne franchit le seuil des 1 300 MW, sauf nous qui atteignons 1 650. Espérons qu’après le XXL, ce n’est pas le noir qui nous ira si bien.

Comme l’écrivait Chamfort, il y a des mensonges bien présentés comme il y a des idiots bien habillés. Personne ne connaît le prix de ces futures centrales. Personne ne dit ce qu’on fera des tonnes de leurs déchets éternellement radioactifs. Personne n’annonce le prix futur du combustible dont les cours, comme ceux du pétrole, peuvent varier du simple au triple. Personne ne s’interroge sur le premier EPR, celui de Taishan, en Chine, arrêté dès le début de sa longue vie pour des fuites incontrôlées. Personne ne cite les villes qui auront la joie d’accueillir les prochains mastabas de l’énergie si beaux, si blancs, si gigantesques et si pleins d’agents mortels en leur sein.

C’est toujours pareil avec le nucléaire: il y a plus de trompés que de trompettes. Dès que survient un problème, toute question passe pour une outrance gauchiste. Depuis cinquante ans, l’État profond français n’a jamais remis en cause sa passion pour l’atome civil. Qu’importe alors qu’un froid de permafrost nous remonte dans le dos face à l’ahurissante carte des centrales nucléaires exposées à toutes les folies militaires ou terroristes. Sûrs d’avoir découvert le Pérou à Orléans, les mandarins des Mines promettent l’eldorado. Mais on héritera au mieux d’une montagne de déchets. Au pire de Tchernobyl.

Par Gilles Martin-Chauffier, publié le 31/03/2022 à 16h45

Photo en titre : Centrale nucléaire le Bugey (Ain). © Sipa

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