UKRAINE : FACE À LA CENTRALE NUCLÉAIRE DE ZAPORIJJIA AUX MAINS DES RUSSES, NIKOPOL RESTE UKRAINIENNE

Les combats se poursuivent dans le Donbass et dans le sud de l’Ukraine, à la frontière entre les régions de Kherson et Mykolaïv. Entre ces deux zones de conflit, Nikopol est pour l’heure épargnée. Mais cette ville, qui fait face à la centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande d’Europe, prise par les Russes, n’est séparée du territoire occupé par les troupes de Moscou que par le fleuve Dniepr.

Un grillage surmonté de barbelés, des sacs de sable empilés : le bâtiment de l’administration du district de Nikopol a été placé sous haute sécurité. On n’y croise quasiment que des hommes en armes.

Longue barbe grisonnante, cheveux ras, en treillis, Evguen Yevtuchenko, préfet militaire de Nikopol, reçoit dans son bureau devant une étagère où trônent des icônes et son fusil mitrailleur.

« À sept kilomètres seulement de ce bâtiment, il y a des chars, des lance-missiles et des troupes russes. On a eu des informations comme quoi de l’autre côté du fleuve, ils ont pointé leur artillerie en direction de Nikopol. La situation ici est relativement calme, on s’est habitué. Mais tout cela se fait sur fond de menace militaire qui pèse sur la ville. »

Evguen Yevtuchenko, préfet militaire de Nikopol. © Boris Vichith/RFI

Dans le hall d’une école de Nikopol, les volontaires d’un centre d’aide à l’armée, patientent en attendant la fin de l’alerte aérienne. Le responsable Dmytro Osyka en profite pour montrer une carte des opérations militaires de la région.

« Voyez ici, c’est Nikopol, et là, ce sont les armées ennemies. Ici, elles sont à quatre kilomètres de l’autre côté du fleuve, et plus à l’ouest, elles sont à 30-40 kilomètres. Et là, c’est notre armée qui les contient. Notre objectif à nous est de leur fournir au maximum ce dont ils ont besoin, pour qu’ils puissent combattre. Nous avons confiance en notre armée. »

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Pour l’heure, Nikopol reste donc sous contrôle ukrainien, séparée du territoire occupé par les Russes par le Dniepr. Là aussi, sur la rive occidentale du fleuve, les militaires en armes ont remplacé les promeneurs et les pêcheurs le long de la digue.

« Tout est calme, mais on reste sur le qui-vive, on n’est jamais à l’abri d’un débarquement nocturne », explique l’une des sentinelles, jumelles autour du cou. 

Bien visibles en face sur l’autre rive : les six réacteurs de la centrale nucléaire d’Enerhodar, la plus grande d’Europe, elle aussi sous contrôle russe. Tetiana Ivanovna habite tout près de la digue.

« Je suis effrayée, parce qu’il y a cette centrale nucléaire juste en face et entre les réacteurs, il y a des lance-missiles Grad, des chars. »

La sirène d’alerte retentit. Cela ne trouble pas plus que ça la sexagénaire, qui poursuit son propos, avant de s’en aller prendre son bus.

« On nous a prévenus qu’il ne fallait pas monter sur la digue, parce que c’est une zone où il peut y avoir des tirs. On ne sait pas du tout ce qui pourrait leur passer par la tête. On n’attend rien de bon des Russes. On espère juste une chose, c’est qu’ils soient chassés de là-bas. Nous voulons la paix et vivre à nouveau comme avant dans notre pays. »

Malgré les sirènes, la vie continue à Nikopol. © Boris Vichith/RFI

Oleksyi se promène avec sa fille de dix ans. Il n’est pas très rassuré.

« Quand les Russes ont pris la centrale d’Enerhodar, beaucoup de personnes ont quitté la ville, parce qu’elles avaient peur de ce qui pourrait arriver. Mais malheureusement, nous, on a nulle part où aller. Certains se font à tout ça, moi je n’y arrive pas. Je suis tout le temps inquiet, j’ai tout le temps peur. »

Selon les autorités, un tiers des quelque 100 000 Nikopolitains a aujourd’hui quitté la ville.

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Les habitants redoutent aussi des provocations de la part de l’armée russe à l’approche du 9 mai, jour où Moscou célèbre la victoire de l’URSS pendant la Seconde Guerre mondiale.

La Russie a tellement réussi à transformer la réalité, avec tous ses propagandistes, que ce dont nous étions fiers, c’est-à-dire la victoire sur le fascisme, ils l’ont complètement anéanti pour nous transformer en symbole du fascisme. La Russie agit de manière irrationnelle. Quelles actions peuvent-ils entreprendre pour le 9 mai ? Ça peut aller de la frappe nucléaire à la déclaration de guerre et à l’annonce d’une mobilisation générale. Ce partenaire est devenu imprévisible. On ne sait pas à quoi on peut s’attendre de sa part. Mais nous nous préparons à faire en sorte de lutter contre d’éventuels troubles dans notre région. Comment se sont passés les événements en 2014, lorsque Louhansk et Donetsk ont été prises ? Il y a eu des manifestations avec des gens qui affirmaient qu’ils n’étaient pas entendus ou qu’ils étaient opprimés, et cela a fini en guerre. C’est pourquoi si de tels rassemblements venaient à être organisés ici, nous ferions tout pour les étouffer dans l’œuf. Nous ne laisserons personne déstabiliser la situation.

Evguen Evtouchenko, préfet militaire de Nikopol

Anastasia Becchio

La Russie restera « pour toujours » dans le sud de l’Ukraine, a lancé un haut responsable parlementaire russe, Andreï Tourtchak, lors d’une visite à 200 kilomètres de là, à Kherson, importante ville ukrainienne dont Moscou revendique le contrôle total depuis mars.

Par RFI , avec nos envoyés spéciaux à Nikopol, Anastasia Becchio et Boris Vichith, publié le 06/05/2022 à 20h40

Photo en titre : La centrale nucléaire d’Enerhodar (Zaporijjia), sous contrôle russe, vue le 27 avril 2022 depuis la ville de Nikopol, sous contrôle ukrainien. AFP – ED JONES

https://www.rfi.fr/fr/europe/20220506-face-%C3%A0-la-centrale-nucl%C3%A9aire-de-zaporijjia-aux-mains-des-russes-nikopol-reste-ukrainienne