« NUCLÉAIRE EN POLYNÉSIE : EN QUÊTE DE VÉRITÉ », EDEN ATOMISÉ (LCP)

Dans un documentaire saisissant, Emmanuel Amara dévoile les conséquences désastreuses de la quête d’indépendance militaire du général de Gaulle sur le territoire d’outre-mer.

Les années 1960, décennie de décolonisation ? Pas pour tout le monde, encore moins en Polynésie, comme le prouve ce documentaire saisissant. 1966 : le général de Gaulle désengage la France de l’Otan. Afin de rendre l’affaire possible, décision est prise de multiplier les essais nucléaires : il s’agit de démontrer l’ampleur de la puissance militaire tricolore. Autrefois terrain d’élection favori pour mener des expériences de ce genre, le Sahara, eu égard à l’indépendance en marche du Maghreb, cède sa place à l’atoll de Mururoa. Un peu par mimétisme géopolitique : pour ce nouvel exercice couru des grandes puissances, le Pacifique est déjà plébiscité par la Grande-Bretagne et les États-Unis. Et puis, lâche de Gaulle avec une morgue sidérante, « les Polynésiens sont gentils. Il ne faudra pas regarder à l’argent ».

Tabou et désinvolture sont l’alpha et l’oméga du plan nucléaire

Pas question de mettre au parfum la population locale ni les petites mains de l’armée : la Grande Muette débarque en surnombre dans ce coin de paradis, dynamite récifs coralliens, bétonne à tout-va sans jamais dévoiler ce qu’elle est précisément venue faire. Tabou et désinvolture sont l’alpha et l’oméga du plan nucléaire, jusqu’à la mise à feu : si troufions et autochtones sont priés de ne pas regarder frontalement le moment précis de la déflagration, chacun remarque que les gigantesques panaches de fumées radioactives des bombes se répandent dans les archipels voisins, intoxicant l’air ambiant, la faune et la flore. Mais l’État laisse en toute conscience ce petit monde s’empoisonner dans l’ignorance – même la lointaine Papeete, la ville la plus peuplée de la région, respire sans le savoir un oxygène saturé en becquerels. Après 1974, les essais nucléaires se poursuivent à Mururoa mais 200 mètres sous terre.

Les Polynésiens s’épargnent de nouveaux cancers, mais les explosions répétées fragilisent les sols. Cette fois, c’est le risque de tsunamis qui s’impose désormais comme une nouvelle épée de Damoclès. En retraçant chaque étape de l’application de cette politique autoritaire, Emmanuel Amara filme la part d’ombre du gaullisme triomphant, dont les Polynésiens mesurent chaque jour à leurs dépens l’incommensurable toxicité.

Lundi 9 mai à 20h30 sur LCP. Documentaire d’Emmanuel Amara (2022). 52 min. (Disponible en replay sur le site de LCP).

Par Guillaume Loison, publié le 9 mai 2022 à 17h00

https://www.nouvelobs.com/ce-soir-a-la-tv/20220509.OBS58206/nucleaire-en-polynesie-en-quete-de-verite-eden-atomise.html