EN UKRAINE, PETRO KOTIN : « C’EST LA PREMIÈRE FOIS QU’ON ASSISTE À UNE ATTAQUE MILITAIRE SUR UNE CENTRALE NUCLÉAIRE »

En Ukraine, la guerre fait peser un risque supplémentaire sur la sécurité des centrales nucléaires. Pour Charlie, Petro Kotin, le président de la compagnie nationale de production d’énergie nucléaire d’Ukraine (Energoatom) fait le point sur la situation.

Charlie Hebdo : Dans quel état se trouve la centrale de Zaporijjia aujourd’hui, et quel est le bilan des destructions qu’elle a subies durant l’attaque ?

Petro Kotin : Il y a plusieurs bâtiments abîmés. Les soldats ukrainiens étaient quelques centaines ; les Russes, plusieurs milliers. Ils ont attaqué la centrale avec des tanks. Des bâtiments administratifs et techniques ont été détruits, et il y a eu des impacts sur deux blocs de protection des réacteurs nucléaires. S’ils avaient poursuivi les tirs, ils auraient pu détruire ces blocs, et cela aurait provoqué une catastrophe. Les soldats russes ont aussi tiré sur un transformateur électrique, ce qui aurait pu causer un incendie dont les conséquences auraient été très graves. Dans l’histoire mondiale, c’est la première fois qu’on assiste à une attaque militaire sur une centrale nucléaire. Les Ukrainiens ont pris la décision de ne pas tirer, car ils connaissent les risques.

À l’heure actuelle, sait-on chiffrer la présence des soldats russes et de leurs armements dans la centrale ?

Sur le site, il y a environ 500 soldats russes et 50 engins militaires, chars, blindés ou camions. On le sait grâce à des images satellites. Ils ont beaucoup de munitions, d’armes et d’explosifs. La sécurité physique de la station est menacée par cette simple présence militaire. Les conséquences d’un accident seraient imprévisibles.

Est-il vrai que cette centrale est l’une des plus grandes au monde ?

En termes de puissance, oui, tout à fait. Une catastrophe ici serait six fois plus effroyable que celle de Tchernobyl, car il y a six réacteurs nucléaires de même puissance que le seul qui a provoqué l’accident de 1986. En France, vous avez aussi beaucoup de centrales, mais elles sont réparties sur de nombreux sites. Alors qu’en Ukraine il y a une grosse concentration nucléaire en un seul endroit : c’est une conséquence de la « gigantomanie » soviétique.

Quels sont les principaux risques pour la sécurité ?

Aujourd’hui, le plus grand facteur de risque est la pression psychologique exercée sur le personnel. Les employés travaillent sous la menace des armes des occupants. On prend leur téléphone, on vérifie tout, et on leur fait peur par tous les moyens. Ceux qui sont soupçonnés d’avoir des contacts avec des pro-Ukrainiens sont retenus et battus. Cela crée une situation de stress qui accroît le risque de mauvaise manipulation, et compromet la sécurité de la centrale.

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Une employée de la centrale m’a dit qu’il y avait des problèmes de maintenance. Confirmez-vous cette information ?

Pour l’instant, cela va encore. Comme il y a des réacteurs qui sont à l’arrêt, les besoins en matériel sont moins urgents. Mais si la situation dure encore quelques mois, il va vraiment y avoir de gros problèmes de maintenance, ce qui, évidemment, augmente les risques d’accident.

Est-ce qu’il y a des techniciens russes dans la centrale ?

Ils ont envoyé une dizaine de représentants de Rosatom, la société nationale d’énergie atomique russe, mais ils ne font rien, ils ne s’occupent pas des questions techniques. Ce sont uniquement les ingénieurs ukrainiens qui assurent toutes les opérations techniques et de sécurité. Notamment, les capteurs de surveillance de la radioactivité sont sous notre contrôle. Pour l’instant, on peut donc être sûr de détecter une éventuelle contamination.

On dit que le site de stockage des déchets est la partie la plus vulnérable de la centrale. Est-ce exact ?

En effet, les blocs qui abritent les réacteurs nucléaires peuvent résister au crash d’un avion. Mais l’endroit le plus fragile est le site de stockage des déchets. Ils sont entreposés dans 174 conteneurs qui se trouvent à l’air libre. Si une bombe explose dessus, cela peut provoquer une dispersion des déchets radioactifs dans l’environnement.

Si le barrage hydroélectrique en amont de la centrale est bombardé, quels seraient les dommages sur la centrale ?

Cela dépend du niveau d’eau dans le barrage. S’il y a une crue, ou que cela arrive au printemps, lorsque le niveau d’eau est élevé, cela pourrait entraîner une gigantesque inondation, et un scénario du type de celui de Fukushima.

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Techniquement, les hommes de Poutine peuvent-ils acheminer l’électricité produite par la centrale en Russie ?

Non, c’est impossible. Le réseau électrique de la centrale est relié à l’Ukraine et, de là, au réseau énergétique européen. Il n’y a pas de connexion avec la Russie. Aucun câble ne le permet. Il faudrait construire toute une infrastructure, ce qui serait compliqué et coûterait très cher. En fait, il n’y a aucune logique, car ils prennent une centrale dont ils ne peuvent rien faire.

Si les Russes ne peuvent rien faire de cette centrale, alors quel intérêt ont-ils à l’occuper ?

À mon avis, leur but est d’utiliser la station comme base militaire. C’est un territoire fermé, il y a des abris et de la vidéosurveillance. Et surtout, ils savent que les forces ukrainiennes ne vont pas les attaquer ici. Nous ne ferons pas ce que les Russes ont fait en donnant l’assaut sur la centrale.

Si les Russes se servent de cette centrale comme bouclier, comment l’armée ukrainienne pourrait-elle la récupérer ?

Nous n’attaquerons pas ce site, car nous sommes conscients des dangers. La seule solution est de l’encercler jusqu’à ce que les soldats russes finissent par se rendre.

Par Antonio Fischetti, publié le 6 juin 2022  (Paru dans l’édition 1558 du 1 juin)

https://charliehebdo.fr/2022/06/international/petro-kotin-president-de-la-compagnie-nationale-de-production-denergie-nucleaire-dukraine-energoatom/