POLITIQUE DE TRANSITION ÉNERGÉTIQUE, NUCLÉAIRE, CRISE ALIMENTAIRE, CONSÉQUENCES DE LA GUERRE EN UKRAINE, BIODIVERSITÉ…

En visite au Luxembourg, le commissaire européen à l’environnement, Virginijus Sinkevičius, répond aux questions de Paperjam.

L’inclusion de l’énergie nucléaire dans la taxonomie ne sauverait de toute façon pas le nucléaire, les investisseurs se tournant davantage vers les énergies renouvelables, plus rentables à court terme, estime le commissaire européen à l’environnement, Virginijus Sinkevičius, dans une interview accordée à Paperjam lors de sa visite au Luxembourg.

Par ailleurs, le commissaire souligne la nécessité de diversifier nos chaînes d’approvisionnement concernant les métaux et minéraux nécessaires à la production de technologies propres (solaire, éolien, batteries). Et de sortir d’un modèle économique linéaire qui augmente notre dépendance vis-à-vis des pays tiers.

Concernant la crise alimentaire, l’UE étant autosuffisante, et même exportatrice de produits alimentaires, l’augmentation de la production n’est pas nécessaire – même si des lobbies poussent en ce sens, ce qui pourrait compromettre les objectifs de biodiversité.

Le Luxembourg devra en tout cas faire des efforts pour sortir de son modèle agricole basé sur l’élevage intensif, même si cela s’avèrera long. Mais un «level playing field» en la matière étant indispensable, le pays doit avant tout soutenir une harmonisation de la politique agricole européenne.

L’Union européenne est divisée sur la manière de réaliser la transition énergétique , notamment à propos du nucléaire . La France veut ainsi y recourir davantage, tandis que des pays comme l’Allemagne ou le Luxembourg s’y opposent farouchement. La Commission européenne reste quant à elle ambigüe: elle supporte l’inclusion du nucléaire dans la nouvelle taxonomie , mais pas dans le régime d’aide d’État. Quelle est sa position?

Virginijus Sinkevičius. – «L’inclusion du nucléaire dans la taxonomie a été décidée après de très longs débats. Mais cela va-t-il sauver le nucléaire? Je ne pense pas. À la fin, ce seront les marchés qui auront le dernier mot. Or je ne pense pas que les investissements dans le nucléaire sont si attractifs pour les marchés et les investisseurs. Le retour sur investissement est en effet très long comparé à d’autres sources d’énergie, en particulier les énergies renouvelables.

Ainsi, si vous regardez les investissements en R&D, ils sont principalement dirigés vers le renouvelable. Mon point de vue personnel est donc que, si le nucléaire reste tel qu’il est, avec de longs projets très onéreux, il sera extrêmement difficile pour cette énergie de concurrencer les solutions alternatives.

Le nucléaire est de manière inévitable dans notre mix énergétique. Mais cette part va-t-elle augmenter? À l’heure actuelle, je ne pense pas.

Surtout si la Commission n’inclut pas le nucléaire dans le régime des aides d’État…

«Vous savez, la règlementation sur les aides d’État concerne habituellement des montants limités. Des montants qui sont très faibles en comparaison avec ceux énormes que nécessite le nucléaire…

Ces divergences de point de vue entre les États membres ne risquent-elles pas de ralentir la transition énergétique de l’UE?

«Le processus de décision à 27 États membres n’est pas un exercice facile. Il faut trouver le juste équilibre en s’assurant – c’est notre responsabilité – que l’argent des contribuables européens investi dans l’un ou l’autre projet va apporter le meilleur bénéfice possible. Et en prenant en considération les différences entre les pays pour décider de supporter tel ou tel secteur.

Concernant le nucléaire, la France est le deuxième pays au monde ayant le plus grand nombre de centrales après les États-Unis. Donc le nucléaire est, de manière inévitable, dans notre mix énergétique. Mais cette part va-t-elle augmenter? À l’heure actuelle, je ne pense pas.

Il faut être réaliste: nous devrons importer les matériaux et minéraux que nous n’avons pas en Europe. Il faut donc nous assurer autant que possible que les chaînes d’approvisionnement ne soient pas perturbées.

La transition énergétique requiert de nombreux métaux et minéraux (lithium, nickel, cobalt…) dont les prix ont explosé ces derniers temps, ce qui a entrainé à la hausse le prix des technologies propres comme les batteries, l’éolien ou le photovoltaïque. Le phénomène a été renforcé par la guerre en Ukraine, la Russie étant un exportateur majeur de ces composants. Quelle est la stratégie de la Commission pour éviter une trop forte hausse du prix des technologies propres?

«Il faut être réaliste: nous devrons importer les matériaux et minéraux que nous n’avons pas en Europe. Il faut donc nous assurer autant que possible que les chaînes d’approvisionnement ne soient pas perturbées. Nous ne devons pas dépendre de la Russie, et aussi peu que possible d’autres États tiers.

Une autre manière de contribuer à résoudre ce problème réside dans l’économie circulaire. Le modèle linéaire de notre économie révèle nos vulnérabilités, notre dépendance à un modèle basé sur le produire, utiliser, jeter. Nous devons éviter cela autant que possible et prolonger le temps d’utilisation des produits, en réutilisant et en créant des marchés de matériaux secondaires.

La guerre en Ukraine va inévitablement mettre la pression sur les prix alimentaires en Europe. Mais cela ne provoquera pas de pénurie en Europe.

Notre proposition de règlementation sur les produits durables assurera autant que possible que les biens seront collectés, reconditionnés et réutilisés. Et une proposition de la Commission, en cours de négociation en trilogue, vise le même objectif pour les batteries, en assurant leur durabilité et la sécurité de nos chaînes d’approvisionnement.

La crise alimentaire, si elle ne menace pas l’Europe, pourrait poser de graves problèmes aux pays d’Afrique du Nord, que l’UE doit aider, selon le commissaire Virginijus Sinkevičius. (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

La guerre en Ukraine a aussi pour conséquence une crise alimentaire. Menace-t-elle l’Europe?

«L’UE est autosuffisante. Nous sommes exportateurs de produits alimentaires. La guerre en Ukraine va inévitablement mettre la pression sur les prix alimentaires en Europe. Mais cela n’y provoquera pas de pénurie. Donc le problème n’est pas la production.

La menace pèse par contre sur les pays d’Afrique du Nord, qui dépendent des céréales ukrainiennes. Nous devons les aider. Mais le problème est ici logistique: la Russie a bloqué le port d’Odessa. Malheureusement, il n’y a pas de solution à ce jour: je ne pense pas que nous pouvons obtenir des garanties de la Russie puisqu’ils transgressent sans cesse les accords internationaux. Mais cela reste une éventualité, donc nous devons continuer à mettre la pression sur la Russie pour qu’ils lèvent le blocus sur le port d’Odessa.

La guerre en Ukraine crée une grosse pression sur nos objectifs de biodiversité. Certains lobbies tentent de l’utiliser à leur avantage, en cherchant des moyens pour augmenter la production, alors que cela n’est pas nécessaire.

Une autre solution est de trouver d’autres voies de transport pour exporter les céréales, notamment par les terres. Mais ce n’est pas aussi efficace que les ports: il y a des goulots d’étranglement et cela s’avère trop lent.

Cette pression sur les prix ne risque-t-elle pas d’inciter certains pays européens à augmenter leur production agricole, ce qui pourrait mettre à mal les objectifs en matière de biodiversité?

«La guerre en Ukraine crée une grosse pression sur nos objectifs de biodiversité. Certains lobbies tentent de l’utiliser à leur avantage, en cherchant des moyens pour augmenter la production, alors que cela n’est pas nécessaire.

Et les constats scientifiques sont clairs: si vous augmentez la part des terres agricoles en Europe, cela sera dévastateur. Car la nature n’a pas un impact direct sur la production agricole, mais elle assure la fertilité des sols, la survie des pollinisateurs, des oiseaux, qui rendent un service à l’écosystème que nous considérons comme acquis. Mais croyez-moi, s’ils ne sont plus là, il n’y aura pas de technologie ou de fertilisateurs qui seront capables de les remplacer.

Nous devons avoir une agriculture plus durable, mais à travers toute l’Europe.

L’agriculture luxembourgeoise est à 76% concentrée sur l’élevage et la production laitière, ce qui est catastrophique pour la biodiversité . Le pays est d’ailleurs parmi ceux en Europe où la perte de biodiversité est la plus forte. Que recommandez-vous?

«Nous devons avoir une agriculture plus durable, mais à travers toute l’Europe. Je ne veux pas blâmer le Luxembourg, qui est dans une position géographique compliquée et a un territoire limité. Le Luxembourg fait beaucoup comparé à d’autres États membres.

Au niveau du Luxembourg, ce qui est très important est de maintenir l’unité de l’UE autour d’une législation harmonisée afin d’assurer un ‘level playing field’. Car il est très difficile de convaincre ses agriculteurs de fournir davantage d’efforts quand votre voisin, qui est de l’autre côté de la rivière, n’en fait pas autant. Il est donc très important de continuer à travailler avec la Commission de l’agriculture, le Conseil, le Parlement, afin de soutenir les ambitions européennes.

Mais le Luxembourg ne doit-il pas sortir de son modèle d’élevage intensif?

«Cela sera difficile. Le Luxembourg a élaboré une stratégie qui possède de très bons points. Si celle-ci est mise en œuvre, cela peut apporter des éléments positifs. Mais ce ne sera pas rapide, car la dépendance est encore très forte.»

Par Pierre Pailler, publié le 15.06.2022 à 18h37

Photo en titre : Pour le commissaire Virginijus Sinkevičius, si des lobbies poussent à accroitre la production agricole européenne face à la crise alimentaire, cela n’est pourtant pas nécessaire, et risquerait d’être néfaste pour la biodiversité. (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

https://paperjam.lu/article/il-sera-difficile-nucleaire-co