NUCLÉAIRE : EDF, ARABELLE ET LE DOUTE ROSATOM

L’électricien public veut revoir le prix d’achat du producteur de turbines pour réacteurs nucléaires, GE Steam Power. En cause, les difficultés du principal client de l’équipementier, le russe Rosatom.

Un grain de sable dans le rotor. À Belfort, au sein de l’usine GE Steam Power, on suit au jour le jour l’évolution de la guerre en Ukraine. Il y a quatre mois encore, l’horizon était radieux pour les ouvriers chargés de produire les fameuses turbines à vapeur nucléaire Arabelle. Après des années de vaches maigres sous la houlette d’un actionnaire étranger résigné – l’américain General Electric – voilà que l’Élysée et EDF se portaient au chevet de ce fleuron industriel français. Lequel équipe la moitié du parc nucléaire mondial, tout de même.  Emmanuel Macron, qui avait enjoint le groupe français à racheter les activités nucléaires de l’ancien Alstom Power, pouvait même bomber le torse le 10 février dernier, au cœur de l’usine, annonçant l’entrée en négociation exclusive entre l’électricien tricolore et le groupe américain. Quelques semaines plus tard, si le marché tient toujours, ce même EDF chercherait désormais à en changer les termes, et notamment le prix. Et pour cause : le carnet de commandes, plein à hauteur de 5 milliards d’euros au moment des négociations, pourrait ne pas être si épais qu’il paraissait alors. La difficulté tient au principal client de GE Steam Power, le géant russe du nucléaire Rosatom. Ce dernier représente près des deux tiers des commandes du groupe de Belfort. Et alors que le conflit s’enlise, certains craignent des sanctions venant réduire la voilure.  

Le problème Rosatom

La première secousse est intervenue le 2 mai, avec l’annulation par la Finlande d’un projet de réacteur à Hanhikivi que devait développer Rosatom. Projet pour lequel GE Steam Power allait fournir les turbines. Hongrie, Égypte, Turquie, Inde… tous ces pays, partenaires de Rosatom, pourraient-ils eux aussi barrer la route, faisant tomber les contrats comme des dominos ? « Perdre un contrat avec une entreprise, on peut gérer. Deux ou trois projets, ça deviendrait très embêtant« , confie Laurent Santoire, délégué CGT de Steam Power. Mais ce dernier se montre rassurant dans la foulée : « Ni la France, ni l’Europe ou les États-Unis ne semblent vouloir imposer des sanctions au nucléaire russe. » Sur les six paquets de sanctions pris par l’Europe, aucun en effet ne cible Rosatom pour l’instant. Les projets turcs et égyptiens pour lesquels GE Steam Power devrait fournir des turbines, ne paraissent, eux, pas inquiétés. En interne, d’aucuns jugent que la guerre en Ukraine est surtout un prétexte donné au scandinave pour couler un projet mal embarqué : « Les Finlandais traînaient des pieds depuis plusieurs mois« , confie un bon connaisseur du dossier.  

Le « problème » Rosatom ne serait-il pas un habile alibi pour revoir un prix jugé prohibitif ? Au moment de l’annonce, EDF avait tenté de minimiser le ticket, mettant en avant une facture estimée à 272 millions d’euros. En réalité, le groupe public renonçait à mettre la main sur quelque 900 millions d’euros de précommandes inscrites dans les comptes. Soit un coût d’un peu plus de 1 milliard au global. L’électricien peut-il faire baisser la facture en tordant le bras d’un General Electric en plein démantèlement pour récupérer quelques dizaines de millions ? « C’est un risque qui n’existait pas au moment du premier accord, cela ne me paraît pas absurde qu’en tant qu’acheteur, EDF fasse évoluer ce point« , explique une source au fait des négociations. L’électricien n’ira cependant pas jusqu’à dénoncer l’opportunité du deal. Du côté d’EDF ou de Bercy, d’ailleurs, on n’évoque même pas cette éventualité. « Le choix du nucléaire est réaffirmé par le contexte géopolitique actuel. On a de manière claire devant nous la construction de centrales EPR2 ce qui confirme l’intérêt industriel de l’opération« , explique un proche d’EDF.

Par Lucas Mediavilla, publié le 15/06/2022 à 10h00

Photo en titre : Emmanuel Macron sur le site GE Steam Power System à Belfort, le 10 février 2022. (afp.com/Jean-Francois Badias)

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