NUCLÉAIRE : AVEC LA CANICULE, « IL FAUDRAIT REPENSER LES SEUILS DE TEMPÉRATURE DES COURS D’EAU », DIT L’INSPECTEUR EN CHEF DE L’ASN

ENTRETIEN. La nouvelle a suscité de vives polémiques : face aux records de chaleur, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et le Ministère de la transition énergétique ont accordé une dérogation environnementale pour quatre centrales nucléaires : Saint-Alban, Golfech, le Blayais et le Bugey. Jusqu’au 24 juillet, ces sites seront autorisés à dépasser les niveaux réglementaires de température d’eau rejetée dans les fleuves et rivières dans lesquels ils s’alimentent, afin de pouvoir fonctionner en cas de besoin pour le réseau électrique. Pour La Tribune, l’inspecteur en chef de l’ASN, Christophe Quintin, revient sur les raisons de cette dérogation, ses implications et les enseignements à en tirer.

LA TRIBUNE- Comment se passe l’autorisation de dépassement des seuils de température ?

CHRISTOPHE QUINTIN- Plusieurs acteurs sont impliqués. Concrètement, RTE [le gestionnaire du réseau de transport d’électricité, chargé d’équilibrer l’offre et la demande, ndlr] demande à EDF de pouvoir maintenir une certaine puissance sur une installation malgré la canicule afin d’assurer la sécurité d’approvisionnement de la France, et EDF traduit ces besoins en moyens de production concrets. Par la suite, la ministre de la Transition Énergétique juge de la nécessite absolue de laisser ces installations fonctionner. Il y a quelques jours, elle nous a donc adressé un courrier en ce sens, et nous avons instruit la demande.

À ce moment-là, notre travail a consisté à autoriser des dépassements de température qui restent dans la limite du raisonnable, sur la base de ce que l’on connaît du fonctionnement des rivières. Nous nous sommes également appuyés sur de nombreux dossiers remis par EDF, puisque le groupe opère un immense suivi sur l’impact du réchauffement des eaux depuis la canicule de 2003. Cela nous permet d’avoir une bonne estimation des risques pour les milieux naturels concernés.

Cependant, cette dérogation qui nous a été demandée est exceptionnelle. En effet, un premier niveau d’exception est prévu dans la réglementation, et celui-ci permet de modifier temporairement les limites de températures dans les cours d’eau en aval des centrales nucléaires sans passer par l’ASN. Dans ce cas, il suffit d’une requête de RTE – ce qui arrive de temps en temps et ne nécessite aucune intervention de l’État. Là, nous sommes donc à un niveau au-dessus, tant les conditions sont particulières.

Que prévoient concrètement ces dérogations ?

Il faut comprendre qu’en temps normal, deux types de seuils existent : celui sur la température du cours d’eau après le rejet thermique par les centrales, et celui sur l’échauffement, c’est-à-dire le nombre de degrés qu’ajoute ou pas le réacteur nucléaire à ce cours d’eau pour fonctionner. Par exemple, dans le cas de la centrale de Saint-Alban, la température maximale du Rhône en aval du site ne doit normalement pas dépasser 28°C, et l’échauffement entre l’amont et l’aval des réacteurs rester sous +3°C.

Avec la dérogation, ce plafond de +3°C reste inchangé, mais le fleuve pourra dépasser les 28°C. Autrement dit, seule la limite de température en aval est supprimée. Si le Rhône atteint 27°C à cause de la canicule, il pourra donc éventuellement monter à 30°C à Saint-Alban.

À Golfech, la température maximale en aval est elle aussi éliminée temporairement, mais en contrepartie, le niveau maximal d’échauffement passe de +1,25°C à +0,3°C. Le cas de Golfech est particulier car cette centrale dispose de deux tours aéroréfrigérantes, qui refroidissent l’eau prélevée avant qu’elle soit rejetée dans le fleuve. Par conséquent, celle-ci n’est pas beaucoup plus chaude qu’en amont du site, voire même parfois plus froide en début de journée.

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Quels sont les risques d’une suppression des limites de température en aval des centrales ?

Il existe trois types de risques, et chacun d’entre eux est finement analysé. D’abord, il y a un suivi des poissons ; concrètement, on vérifie qu’il n’y a pas de poisson mort, et on suit leurs passages pendant la canicule. En fait, on se rend compte qu’ils trouvent facilement des endroits où l’eau est plus fraîche, souvent au niveau des arrivées d’eau souterraine. On n’identifie donc pour l’heure aucun risque réel sur le sujet.

Ensuite, de nombreuses données sur le plancton, et plus précisément le phytoplancton et le zooplancton, sont récoltées. Ceux-ci réagissent très vite par rapport aux évolutions du milieu, donc on doit réagir rapidement en cas d’évolution. Mais pour l’instant, ce problème ne s’est pas posé. Enfin, la présence de cyanobactéries, qui commencent à se développer quand un milieu se dégrade, nous donne des indications sur la santé de l’écosystème. Cependant, nous n’en avons jamais trouvé jusqu’ici. Ces données sont plutôt rassurantes, mais en cas de nécessité, il faudra se reposer des questions sur l’arbitrage entre production nucléaire et l’état du milieu environnant.

Quels enseignements l’industrie nucléaire peut-elle tirer de cet épisode ?

D’abord, cette canicule devrait nous pousser à repenser les seuils de température des cours d’eau en vigueur. À l’origine, ils sont issus de la littérature scientifique des années 1960, avec la fameuse typologie de Verneaux qui définit des objectifs et critères de qualité des eaux courantes. Mais il faudra probablement que l’on affine cette réglementation en fonction du retour d’expérience et des données recueillies, avec une analyse plus précise, rivière par rivière, milieu par milieu. De fait, il est nécessaire d’avoir une réflexion en amont sur comment on gère ces situations exceptionnelles, étant donné qu’il est probable qu’elles se multiplient avec le réchauffement climatique.

Par ailleurs, cet événement montre à nouveau l’importance des tours aéroréfrigérantes. À Saint-Alban par exemple, il y aurait dû y avoir une de ces infrastructures de refroidissement, mais lors des débats liés à l’implantation de la centrale, les élus ont préféré maintenir un refroidissement en circuit ouvert (sans tour aéroréfrigérante) pour ne pas voir le nuage de vapeur d’eau, notamment depuis le parc naturel régional. Cependant, une telle situation ne devrait pas se reproduire, puisque l’installation de tours est désormais obligatoire en cas de construction de nouveaux réacteurs en bord de rivière, afin de limiter au maximum le degré d’échauffement, voire même rafraîchir l’eau.

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Pourquoi toutes les centrales nucléaires ne sont pas égales face aux canicules

Si les centrales sont sensibles à la météo, c’est parce que les réacteurs et les piscines d’entreposage du combustible usé doivent être refroidis en permanence. Pour ce faire, les installations prélèvent de l’eau dans un estuaire, la mer ou un cours d’eau, avant de la rejeter. Et l’impact de ces rejets, donc la sensibilité des réacteurs à la météo, dépend fortement de leur situation géographique et de leur système de refroidissement. En France, les 30 qui fonctionnent en circuit fermé, c’est-à-dire avec une ou plusieurs tours aéroréfrigérantes, s’avèrent en effet moins concernés, puisque l’eau prélevée est faible, puis s’évapore ou se trouve rejetée à la source après avoir été refroidie dans les tours.

« À cet égard, la centrale de Civaux (Vienne) est un élève modèle, puisqu’elle dispose de deux grosses tours aéroréfrigérantes, et deux autres petites tours complémentaires dites « de purge », afin de refroidir une deuxième fois l’eau avant le rejet en rivière. Ce qui permet de supprimer tout échauffement dès que la température à Vienne atteint 25°C. Par conséquent, cette installation n’est jamais touchée par des arrêts pour sécheresse, alors qu’elle se situe sur l’un des plus petits cours d’eau », souligne Tristan Kamin, ingénieur en sûreté nucléaire.

À l’inverse, en circuit ouvert comme à Saint-Alban, le volume d’eau prélevé est important (autour de 50 mètres cubes par seconde), et revient en quasi-totalité à la source avec une température plus chaude, sans passer par des tours d’évaporation. Si les sites en question prélèvent dans la mer ou l’océan, aucun problème ne se pose. Mais lorsqu’ils se trouvent en bord de fleuve ou de rivière, leurs rejets thermiques peuvent modifier la température du cours d’eau, et dépasser les seuils autorisés.

Enfin, il existe aussi des centrales « mixtes », comme celle de Golfech. « Elle dispose de deux tours aéroréfrigérantes qui refroidissent le circuit principal, mais tout le circuit auxiliaire de sécurité reste lui ouvert », précise Tristan Kamin. Dans ce cas de figure, le réchauffement reste donc limité, « de l’ordre de 1°C en moyenne », selon l’ingénieur.

Par Marine Godelier , publié le 21 juillet 2022 à 12h05

Photo en titre : L’inspecteur en chef de l’ASN, Christophe Quintin. (Crédits : ASN)

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NDLR : ce problème montre bien que le nucléaire participe peu ou prou au réchauffement climatique puisque :

. les 2/3 de la chaleur produite par la fission sont dégagés dans la nature directement sans être utilisés et

. le 3ème tiers également puisque l’électricité qui est récupérée se dégradera également en chaleur lors de son transport et son utilisation.

Ce n’est donc pas en modifiant les normes « d’échauffement tolérable » qu’on règlera le problème mais bel et bien en abandonnant cette énergie au profit des énergies renouvelables qui ne réchauffent pas l’atmosphère (1) puisque nous ne faisons que « récupérer »à notre profit dans la nature des énergies qui existent déjà !

Note (1) : valable pour l’énergie solaire ou éolienne mais pas la géothermie par exemple.