POURQUOI, À L’AUBE D’UNE CRISE ÉNERGÉTIQUE MAJEURE, L’ÉTAT DE SANTÉ DU PARC NUCLÉAIRE FRANÇAIS INQUIÈTE

Opérations de maintenance, rechargement de combustibles, problèmes de corrosion… Plus de la moitié des réacteurs nucléaires français sont à l’arrêt. Le pays se voit amputé d’une partie importante de sa production électrique, alors que le spectre de coupures électriques en hiver grandit, sur fond de crise énergétique.

La guerre en Ukraine a des conséquences en cascade. Sur le cours du gaz, mais pas que. Les tarifs de l’électricité achetée à l’avance pour 2023 ont atteint un tarif supérieur à 1.000 euros par mégawattheure (MWh), contre 85 euros un an plus tôt. La France, qui tire de l’ordre de 70 % de son électricité de l’atome, pouvait espérer mieux s’en sortir que ses voisins, grâce à son leadership en termes de production d’électricité nucléaire. Hélas : 30 réacteurs sur 56 sont à l’arrêt. Alors que le patron d’EDF Jean-Bernard Lévy et son principal actionnaire, l’État, se renvoient la responsabilité de la situation, retour sur les causes du fiasco.

1. Parce que le planning de maintenance des réacteurs a été bousculé par le Covid-19

La France compte, au total, 56 réacteurs nucléaires. Selon le site nuclear-monitor.fr, qui s’appuie sur les données de RTE (gestionnaire du réseau de transport d’électricité haute tension), 30 étaient à l’arrêt, hier.  « C’est inédit et cela correspond au résultat de trois facteurs : la nécessité d’arrêter les réacteurs pour les recharger en combustibles, classique l’été ; il y a aussi actuellement un pic d’arrêt programmé pour assurer des travaux de maintenance lourde – EDF a été perturbé dans ces opérations par la crise du Covid – et un phénomène imprévu : 12 réacteurs sont à l’arrêt du fait d’un problème de corrosion sous contrainte (CSC) », décrit Yves Marignac, chef du pôle expertise nucléaire et fossiles de l’institut négaWatt, et membre d’un groupe permanent d’experts de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

« Il y a, aujourd’hui, dans le parc, des arrêts pour maintenance particulièrement longs, car les plus vieux réacteurs arrivent à 40 ans : ils en sont à leur quatrième visite décennale et subissent des travaux d’ampleur inédite, complète Olivier Dubois, directeur adjoint de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire. Il y a, aussi, quelques réacteurs plus récents, de 1300 MW, qui atteignent 30 ans et en sont à leur troisième visite décennale. Enfin, il y a des opérations de maintenance lourdes sur le parc, comme l’opération de remplacement de générateur de vapeur sur un réacteur de Flamanville. »

2. Parce que des problèmes de corrosion ont été découverts sur plusieurs réacteurs 

 Octobre 2021 : un problème insoupçonné dans un réacteur de la centrale de Civaux (Vienne) apparaît : une corrosion touchant des tuyaux d’un circuit censé refroidir le réacteur en cas d’incident… Un phénomène de corrosion – dite « sous contrainte » (CSC) – retrouvé depuis sur d’autres sites, et qui préoccupe le secteur du nucléaire. « Cette CSC touche des circuits nécessaires au maintien du refroidissement d’urgence des réacteurs en cas de brèche sur le circuit normal de refroidissement, explique Yves Marignac. C’est un dispositif essentiel pour empêcher qu’un accident ne vire à la catastrophe de Fukushima. D’où l’arrêt de 12 réacteurs. »
Le hic, c’est que les travaux de réparation sont longs. « À ce stade, EDF assemble les tuyauteries concernées avec les procédés de fabrication d’origine, en optimisant leur mise en œuvre de manière à limiter le risque d’apparition de CSC », informe l’Autorité de sûreté nucléaire.

3. Parce que la crise énergétique mondiale exacerbe la dépendance de la France au nucléaire

Le nucléaire est vital en France. « Avec 56 réacteurs en service (après la fermeture de Fessenheim en 2020), notre pays dispose de plus de la moitié de la puissance nucléaire installée au sein de l’Union. Il tire de l’ordre de 70 % de son électricité de l’atome (environ 17 % de la consommation finale d’énergie du pays) », écrivait, en janvier dernier, dans un article paru dans la revue universitaire The Conversation, l’économiste du climat Christian de Perthuis.

Avec 30 réacteurs à l’arrêt, le pays se retrouve aujourd’hui amputé d’une partie importante de sa production électrique. « EDF projette pour cette année une production du parc nucléaire de 280 térawatt-heure, à comparer avec 530 térawatt-heure de production théorique maximale », précise Yves Marignac, qui déplore au passage « la dépendance croissante de notre sécurité électrique au parc nucléaire » au détriment des renouvelables, par exemple.

Avec six EPR d’ici 2050 annoncés par Macron, le nucléaire au cœur du mix énergétique français

4. Parce que le calendrier de remise en marche est très serré

EDF se veut rassurant : selon ses projections, d’ici Noël, 27 réacteurs devraient pouvoir produire à nouveau de l’électricité… « Penser que tous les réacteurs fonctionneront cet hiver, c’est irréaliste, objecte Yves Marignac. Cela à cause des aléas liés à la maintenance. »

Ludovic Dupin, porte-parole de la Société française d’énergie nucléaire, est plus optimiste. « Il y a une capacité nucléaire de 63 GW en France. L’hiver dernier, on avait un peu moins de 55 GW disponible. Ce qu’EDF vise, cet hiver, c’est avoir entre 50 et 55 GW de disponible sur une capacité de 63 MW. On sait qu’EDF s’est mobilisée largement. » (Ludovic Dupin)

Yves Marignac n’y croit pas. Selon lui, les leviers dont disposent EDF pour tenir le calendrier sont minces. Et pas satisfaisants. « EDF peut négocier avec l’ASN le report d’opérations de maintenance ou accélérer le processus de réparations, voire obtenir l’autorisation de redémarrer les réacteurs en repoussant les réparations à un prochain arrêt, autant de leviers d’action contraires aux exigences de sureté. C’est une situation malsaine où l’impératif de sécurité électrique vient mettre une pression sur les exigences de sûreté. »

Pour Ludovic Dupin, de la Société française d’énergie nucléaire, cette tension sur le parc énergétique français montre qu’il faut prévoir sur le long terme. « On a été dans l’illusion que l’on allait consommer de moins en moins d’électricité et on se rend compte qu’au contraire, on en consomme de plus en plus en plus dans le cadre la transition énergétique bas-carbone. Or, on n’a pas prévu de marge ; on a fermé les moyens de production pilotables et aujourd’hui, face à un imprévu, on se retrouve dans une situation tendue », regrette-t-il.

Yves Marignac, déplore, lui, la dépendance croissante de notre sécurité électrique au parc nucléaire. « Il y a eu des décisions ou des non-décisions politiques qui ont conduit à très forte dépendance au parc nucléaire dont la fiabilité a globalement diminué ces dernières années. Nous sommes plongés brutalement dans le constat de la défaillance de cette dépendance et les leviers d’actions sont limités et se limitent à une sobriété du comportement. »

Publié le 06/09/2022 à 18h25

Photo en titre : Plus de la moitié des réacteurs nucléaires français sont à l’arrêt. © Thomas JOUHANNAUD

https://www.lamontagne.fr/paris-75000/actualites/pourquoi-a-l-aube-d-une-crise-energetique-majeure-l-etat-de-sante-du-parc-nucleaire-francais-inquiete_14180942/