UKRAINE: LE SPECTRE D’UNE CATASTROPHE NUCLÉAIRE SUR LA CENTRALE NUCLÉAIRE DE ZAPORIJJIA

Le spectre d’une catastrophe nucléaire à la centrale de Zaporijjia hante tous les esprits. La plus puissante centrale d’Europe et ses six réacteurs, tous à l’arrêt, sont sous contrôle russe depuis mars. Depuis fin juillet, le site est la cible de frappes dont Ukrainiens et Russes s’accusent mutuellement. Kiev accuse notamment Moscou de stocker des armes lourdes sur le site et de l’utiliser comme base de frappes sur les positions ukrainiennes. La situation y est « intenable » selon l’AIEA, l’Agence internationale de l’énergie atomique, et des employés que nos envoyés spéciaux à Zaporijjia.

De nos envoyés spéciaux à Zaporijjia,

Dans la ville, qui se trouve à une cinquantaine de km de centrale, on se prépare au pire. 

« Nous sommes à un centimètre, un millimètre de la catastrophe. Et l’échelle de cette catastrophe sera telle qu’elle touchera la Russie, l’Europe, et je ne parle pas de l’Ukraine ». La femme qui lance ce cri d’alarme était, jusqu’à il y a quelques jours, ingénieur à la centrale de Zaporijjia, chargée, entre autres, de la sûreté nucléaire.

Elle tient à rester anonyme, son mari, lui-même employé de la centrale, étant sans doute amené à y retourner. « Beaucoup de gens ne comprennent pas ce qui se passe réellement là-bas et à quel point tout cela est effrayant. Ils tirent sur le site de la centrale, il y a des obus, des cratères. Nous sommes tous tendus comme des arcs, nous sommes constamment sous pression. Nous étions bien sûr préparés à affronter des situations de stress, mais pas à de tels niveaux ! Il y a tellement de facteurs à prendre en compte. C’est sûr que ces six réacteurs, s’ils ne sont pas refroidis, on court à la catastrophe mondiale. Dieu nous en préserve »

L’opérateur ukrainien de la centrale Energoatom a annoncé hier, dimanche, la mise à l’arrêt du dernier réacteur en fonctionnement. La décision a été prise après le rétablissement partiel de l’approvisionnement électrique extérieur du site.

Ukraine, les six réacteurs de la centrale nucléaire de Zaporijjia, le 19/08/2022. Le dernier réacteur encore en activité (pour produire l’électricité nécessaire au refroidissement du combustible) a été arrêté dimanche 11 septembre après le rétablissement de l’électricité. AP

Mais en cas de nouveau bombardement des lignes électriques, la centrale sera entièrement dépendante des générateurs diesel de secours pour assurer les fonctions vitales de sûreté et de sécurité nucléaires.

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Pour cet autre employé de la centrale, lui aussi réfugié à Zaporijjia, le danger pourrait aussi venir des stocks de déchets radioactifs. « Si dans les réacteurs, le combustible nucléaire est protégé, le combustible usagé est stocké dans des sortes de conteneurs d’acier d’une épaisseur d’environ 100 millimètres, avec du béton par-dessus, et c’est tout. Il y plus de 150 de ces conteneurs à l’air libre, protégés par une enceinte en béton de 2 mètres de hauteur, et rien d’autre… »

À Zaporijjia, Dmytro Orlov, le maire en exil d’Energodar, lui-même ancien ingénieur en chef des turbines, avant d’être élu en 2020, a fait ouvrir un centre d’aide humanitaire, sociale et médicale, pour tous ceux qui fuient la ville, bombardée, privée d’eau courante et d’électricité. Parmi eux, de plus en plus d’employés de la centrale. 

« La question du personnel peut affecter de manière significative la sécurité, explique Dmytro Orlov. Les gens ne peuvent pas rester à leur poste 24 heures sur 24. Pour assurer le roulement entre les équipes, il faut 5 personnes par équipe. Or, on se retrouve dans des situations où il n’y avait plus 5 personnes mais 4. Cela signifie que ceux qui restent doivent faire des vacations moins espacées et donc moins se reposer. S’il n’en reste plus que trois, ils devront aller travailler tous les jours ».

Ukraine, septembre 2022: Dmytro Orlov, maire en exil d’Energodar et ancien ingénieur en chef des turbines de la centrale nucléaire de Zaporijjia avant d’être élu en 2020. © Boris Vichith / RFI

Une surveillance 24h sur 24

À une cinquantaine de km de la centrale, les autorités de Zaporijjia suivent la situation de très près. Un laboratoire mobile mesure 24h sur 24 les niveaux de radiation. « Nous voyons à l’écran des chiffres qui tombent en temps réel, juste après avoir été analysé par les capteurs qui mesurent le taux de radiation. Actuellement, comme on le voit sur l’écran, ils sont normaux ».

Si les chiffres sont rassurants, les autorités locales restent sur leurs gardes. « Tous les services de la région de Zaporijia se tiennent prêts, aussi bien le ministère des situations d’urgence que l’administration militaire régionale qui, au cours de ces quatre dernières semaines travaille 24 heures sur 24, sept jours sur 7, nous explique Taras Tyshchenko, représentant du ministère de la Santé à Zaporijjia. Elle élabore des réponses à toutes les hypothèses que nous lui avons énoncées, pour le cas où le scénario le plus grave se produisait ».

Ukraine, septembre 2022: Taras Tyshchenko, représentant du ministère de la Santé à Zaporijjia © Boris Vichith / RFI

Pour éviter qu’un tel scénario ne se produise, l’Ukraine, tout comme l’AIEA réitère sa demande la constitution d’une zone démilitarisée autour de la centrale. Une requête jusque-là restée lettre morte.

Ukraine, Zaporijjia, le 2 septembre 2022: visite sur le site de la centrale d’une délégation de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). «L’intégrité physique de la centrale de Zaporijia a été violée à plusieurs reprises», a déclaré Rafael Grossi, chef de l’agence, à l’issue de cette visite.

Par Anastasia Becchio et Boris Vichith, publié le 12 septembre 2022 à 09h09

Photo en titre: Ukraine: Un soldat russe patrouille sur le territoire de la centrale nucléaire de Zaporijjia, mai 2022. © Andrey Borodulin, AFP

https://www.rfi.fr/fr/europe/20220912-ukraine-le-spectre-d-une-catastrophe-nucl%C3%A9aire-sur-la-centrale-nucl%C3%A9aire-de-zaporijjia