AU-DELÀ DU BLUFF NUCLÉAIRE DE POUTINE

Les nouvelles menaces proférées par le président russe laissent supposer qu’il a abaissé le seuil de déclenchement d’une possible frappe nucléaire. Mais quelle est la portée du message de Vladimir Poutine?

C’est avec une froide solennité que, le mercredi 21 septembre, le Président russe Vladimir Poutine s’est adressé au peuple russe et au monde. Après avoir annoncé aux citoyens de son pays son intention de procéder à une mobilisation partielle de près de 300.000 hommes aptes au combat afin d’appuyer et relayer les troupes déjà fort éprouvées sur le terrain ukrainien, le locataire du Kremlin a, une fois de plus, rappelé la ferme résolution de la Russie de recourir « à tous les moyens à sa disposition«  afin de dissuader toute puissance étrangère qui s’en prendrait directement à l’existence ou à la survie de l’État russe.

À travers cette formule sibylline, Vladimir Poutine a réitéré, de manière à peine voilée, la menace nucléaire qu’entend faire peser son pays sur tout État qui entraverait l’action de la Russie au point de remettre en cause son existence. La crainte de voir la contre-offensive ukrainienne se transformer en une percée sur le territoire russe avec l’aide des moyens militaires lourds fournis par certains pays occidentaux est évoquée comme un casus belli dont on peine à percevoir clairement les possibles conséquences.

On touche ici au cœur de la logique de la dissuasion qui associe détermination, crédibilité et ambiguïté: détermination au travers du discours, crédibilité sur le plan des moyens et ambiguïté pour ce qui concerne les facteurs qui pourraient faire entrer la Russie dans un processus pouvant impliquer l’arme nucléaire.

Lire aussi : Vladimir Poutine annonce une mobilisation partielle des Russes contre l’Ukraine

Réapprendre la grammaire de la menace nucléaire…

En accusant les pays occidentaux d’appuyer et de former militairement les Ukrainiens afin que ceux-ci se lancent dans une invasion de la Russie, Vladimir Poutine a laissé supposer qu’il opérait à un abaissement du seuil de déclenchement d’une possible frappe nucléaire.

N’en déplaise au Président russe, la dissuasion nucléaire, plus que toute autre forme de menace, repose entièrement sur le bluff.

Comment analyser le discours de la Russie dans le contexte actuel ? Et quelle est la portée du message de Vladimir Poutine?

Il faut tout d’abord souligner un point central: la dissuasion nucléaire possède une grammaire propre. Et n’en déplaise au Président russe, la dissuasion nucléaire, plus que toute autre forme de menace, repose entièrement sur le bluff.

Il est vain de chercher à connaître avec précision les motifs qui pourraient pousser une puissance nucléaire à enclencher un processus d’escalade nucléaire et/ou à faire emploi de telles armes. Cette ambiguïté est constitutive de la logique même de la dissuasion. C’est là une incertitude, glaçante, effroyable, avec laquelle nous devons cependant réapprendre à vivre tant il est vrai que depuis la dissolution de l’Union soviétique nos logiciels des relations internationales et stratégiques avaient rangé la menace nucléaire globale au rang des reliques de la guerre froide. Ce fut là une grave erreur.

Le monde a assisté à la désagrégation progressive, mais irrémédiable des régimes de sécurité qui avaient été bâtis après 1945.

Paradoxalement, le succès de la logique de la dissuasion a effacé au sein de nos esprits « l’idée que l’armement nucléaire puisse constituer une menace pour notre survie« , comme le souligne Thérèse Delpech. Ainsi, durant ces vingt dernières années, a-t-on assisté à l’émergence de dispositifs technologiques supposés rendre, sur le plan balistique, cette menace nucléaire inopérante. Le programme de bouclier antimissile américain, bientôt rejoint par sa version otanienne, s’inscrit dans cette approche. Et la question de savoir si la logique antimissile déforce ou renforce la dissuasion nucléaire demeure ouverte. De même, les guerres expéditionnaires conduites dans le cadre de la lutte mondiale contre le terrorisme ont-elles participé à faire basculer nos organisations militaires dans des modalités inédites de combat contre des adversaires hybrides, sortes de croisements entre milices, groupes religieux et trafiquants de divers réseaux.

Simultanément, le monde a assisté à la désagrégation progressive, mais irrémédiable des régimes de sécurité qui avaient été bâtis après 1945 et maintenus tant bien que mal au lendemain de la guerre froide. Qu’il s’agisse du Traité ABM (Anti-Balistic Missile), du Traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE), des accords « Opens Skies » ou du Traité sur les forces nucléaires de portée intermédiaire (INF), chacun de ces régimes a vu ses principaux signataires renoncer aux obligations qui découlaient de leur ratification. L’équilibre des forces se voyait ainsi dépourvu de cadres régulateurs.

Ce nouveau chantage nucléaire s’inscrit dans un contexte différent de celui qui prévalait au début du printemps.

… et son double niveau de lecture

Le dernier rappel à l’ordre en date lancé par le président russe à l’adresse du monde et, surtout, de l’Occident peut certes être abordé comme l’expression brutale d’une menace ouverte à l’encontre de toute puissance étrangère qui s’aventurerait à attaquer la Russie.

Il existe toutefois un second niveau de lecture de cette allocution. Rappelons, en effet, que ce nouveau chantage nucléaire s’inscrit dans un contexte différent de celui qui prévalait au début du printemps, à l’entame de « l’opération militaire spéciale« .

Il y a d’abord les lourds revers subis par les forces conventionnelles russes sur le terrain ukrainien, rendus possibles par le soutien militaire de certains pays de l’OTAN. À cela s’ajoutent, sur le plan interne, les tentatives de fuite et de désertion des citoyens russes rappelés par le décret de mobilisation partielle et la renaissance d’une certaine forme embryonnaire de contestation sociale.

On peut dès lors se demander si l’intention de Vladimir Poutine n’était pas d’inciter l’Occident à s’interroger sur les risques que pourrait entraîner pour la sécurité européenne et internationale le renversement du régime présidentiel d’une puissance détentrice du stock d’armes nucléaires le plus important au monde. Autrement dit, le message que le locataire actuel du Kremlin laisse filtrer est que si la situation sécuritaire en Europe est actuellement détestable, elle pourrait très rapidement devenir irréversiblement tragique.

L’arme nucléaire ne constitue pas seulement la garantie ultime de la sécurité nationale pour le pays qui en est détenteur, elle incarne aussi – même si nous l’oublions trop souvent – un instrument de consolidation de l’État. Le monde ne peut pas se permettre d’assister à l’effondrement d’un État nucléaire. À la crainte de voir imploser la Corée du Nord et le Pakistan, Vladimir Poutine ajoute la perspective d’un écroulement russe et ses conséquences. Or, pas plus qu’elle ne montre quelque don pour tirer les leçons des événements qu’elle n’a pas eu à connaître, l’humanité se révèle plus incapable encore de comprendre et mesurer ce que Jean-Baptiste Duroselle qualifiait de « changements brusques » des relations internationales.

Par Alain De Neve , Chercheur au Centre d’Etudes de Sécurité et Défense (CESD) de l’Institut Royal Supérieur de Défense (IRSD – Bruxelles), publié le 1er octobre 2022 à 01h20

Photo en titre : Alain De Neve. ©Sophie Leroy

https://www.lecho.be/opinions/carte-blanche/au-dela-du-bluff-nucleaire-de-poutine/10417314.html