Nov 16

EDF VA ENTASSER SES DÉCHETS RADIOACTIFS AU BORD DU RHÔNE

En matière de déchets radioactifs, le village de Bure, dans la Meuse, cristallise depuis des mois l’attention médiatique et la mobilisation des opposants à l’énergie atomique. En cause : le méga-centre d’enfouissement des déchets nucléaires en construction dans cette commune. Il pourrait ouvrir ses portes au plus tôt en 2025. Ce que l’on sait beaucoup moins, c’est qu’une autre poubelle radioactive prendra du service dès l’an prochain. Et celle-ci ne se trouve pas en pleine pampa française comme à Bure mais sur le site de la centrale nucléaire du Bugey, à 35 kilomètres de Lyon. Son nom ? Iceda, pour « Installation de conditionnement et d’entreposage de déchets activés ».

Longtemps mis à l’arrêt à cause de déboires juridiques, un permis de construire annulé puis restauré, Iceda permettra à EDF d’entreposer une partie des déchets issus du démantèlement du réacteur 1 du Bugey… entre autres. La première unité de la centrale nucléaire de l’Ain date d’un autre temps. Mise en service en 1972, elle est à l’arrêt depuis 1994, mais les opérations pour mettre définitivement fin à son activité ne se sont terminées que… fin 2005 !

Le combustible y a été évacué, les circuits ont été vidangés et toutes les installations non nucléaires démontées. Mais le réacteur de cet immense parallélépipède de 85 mètres de haut contient encore 500 tonnes de graphite radioactif et renfermerait plus d’acier (contaminé par la radioactivité) que la tour Eiffel ! C’est un vestige de l’ancienne filière graphite gaz comme cinq autres réacteurs implantés à Saint-Laurent-des Eaux (Loir-et-Cher) et Chinon (Indre-et-Loire), à l’arrêt depuis déjà 20 à 30 ans et, eux-aussi, en cours de déconstruction. À eux six, ils recèlent 17 000 tonnes de graphite, dont l’extraction est aussi longue que périlleuse et pour lesquelles il n’existait jusqu’alors pas de centre de stockage.

C’était sans compter sur Iceda, entrepôt semi-enterré de 8000 mètres carrés conçu sur deux niveaux. 2000 tonnes de déchets dont 500 tonnes issues du programme de déconstruction des réacteurs de première génération pourront y être entreposées. Ces éléments radioactifs à vie courte ou moyennement longue – à l’échelle du temps nucléaire, on parle tout de même de plus ou moins 300 ans –, seront conditionnés dans des fûts métalliques ou en béton armé. Certains déchets (hors caisson) sont d’ailleurs déjà prêts et attendent l’ouverture d’Iceda. La poubelle du Bugey recevra aussi très vite des matériaux irradiés en provenance des réacteurs en activité un peu partout en France. Les opérations de maintenance, comme le renouvellement de certaines pièces, génèrent en permanence des déchets nucléaires.

L’installation du Bugey a coûté plus de 100 millions d’euros à EDF. Elle assurera l’entreposage d’éléments radioactifs – graphite, morceaux de caissons, ferrailles – en attendant leur stockage définitif à Bure dans le centre industriel de stockage géologique (Cigéo) de l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs). Or, prévu initialement à l’horizon 2025 pour les déchets nucléaires les plus nocifs, Cigéo a pris du retard. De l’aveu même de Richard Escoffier, adjoint de la division de Lyon de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), « ce délai paraît tendu ». Autrement dit, si la contestation contre Bure – qui prend des allures de Notre- Dame-des-Landes bis – se poursuit, les déchets pourraient bien s’accumuler dans l’entrepôt du Bugey bien plus longtemps que prévu. D’aucuns évoquent le siècle prochain… Quoi qu’il en soit, au-delà de 50 ans (donc à partir de 2068), il est prévu qu’EDF puisse prolonger tous les 10 ans l’exploitation d’Iceda si nécessaire.

L’entrepôt à seulement 40 mètres du fleuve

Sans surprise, les militants anti-nucléaires voient d’un très mauvais œil l’ouverture de cet entrepôt, qu’ils qualifient de « poubelle du nucléaire » à « l’extrême dangerosité ». Leurs craintes sont multiples. Sortir du Nucléaire Bugey s’inquiète du rejet de gaz dans l’atmosphère : « Des pièces vont être débitées, coupées en vue de les mettre dans des fûts. Cette découpe génère des rejets liquides et gazeux, comme du tritium, du carbone 14, des gaz rares et autres produits de fission », explique Jean-Pierre Collet, secrétaire du réseau Sortir du Nucléaire Bugey.

« La loi permettra, au moment du démantèlement, des seuils de rejet quatre à six fois plus élevés que ceux émis dans le reste de la centrale », poursuit-il. « L’ouverture du caisson du réacteur 1 générera forcément des rejets de tritium plus élevés qu’actuellement mais pas dans de telles proportions », nuance Richard Escoffier. À titre de comparaison, les quatre réacteurs de la centrale en activité sont actuellement autorisés à rejeter de la radioactivité à hauteur de 8000 gigabecquerel par an (GBq) de tritium, soit 2000 GBq chacun. Jusqu’à maintenant à l’arrêt, le réacteur 1 en rejetait 100 GBq par an. Ce seuil atteindra 3000 GBq par an pendant la période de démantèlement des structures internes supérieures du caisson, soit 1,5 fois plus que les autres réacteurs.

Autre point sensible, la proximité avec le Rhône et le risque de voir les nappes phréatiques polluées. L’entrepôt, construit juste derrière Bugey 1, est à seulement 40 mètres du fleuve. Le sas d’entrée qui renferme les pièces attendant d’être découpées, est situé au niveau de la nappe phréatique. En cas de crue ou de rupture d’un barrage « l’eau noiera l’ensemble du bâtiment », redoute Sortir du nucléaire. EDF réplique que son installation est construite « sur une plate-forme surélevée qui la met au-dessus des niveaux de crues ».

« Une dizaine de convois de camions [de déchets radioactifs] emprunteront chaque mois le pont du village »

Une fois l’installation en service, il faudra aussi acheminer les déchets jusqu’à la centrale du Bugey, à Saint-Vulbas. Car, si EDF ne le dit pas trop fort, Iceda étant le seul centre d’entreposage, les déchets issus des huit autres réacteurs en déconstruction seront acheminés dans l’Ain par train via la gare d’Ambérieu ou par camions : « Il y aura une dizaine de convois par mois qui passeront par la D20 et emprunteront le pont du village de Loyettes, le seul à pouvoir supporter le poids de si lourdes charges », redoute Jean-Pierre Collet. Sans oublier le risque incendie, bien réel. Iceda est installée à six kilomètres du parc industriel de la plaine de l’Ain (PIPA) et de ses quatre sites classés Seveso, hautement inflammables. Pour EDF, les bâtiments sont « suffisamment éloignés » des industries à risque. Reste le paradoxe que l’électricien ajoute des risques aux risques sous prétexte de démanteler Bugey 1… qui ne le sera peut-être jamais ! « EDF n’a pas fixé de calendrier pour le démantèlement ! », souligne Jean-Pierre Collet.

Un démontage prévu jusqu’en… 2080

Le militant touche du doigt une autre épine dans le pied de l’électricien : celui du démantèlement. Car avant de pouvoir entreposer des déchets radioactifs, encore faut-il savoir comment déconstruire les vieilles unités… L’industrie nucléaire n’a anticipé ni la fin de vie de ses réacteurs, ni la gestion de leurs déchets, ni le coût pharaonique de leur démantèlement. Pour l’ensemble des 58 réacteurs en activité et des neuf à l’arrêt, EDF avance le chiffre de 60 milliards d’euros. Mais « les charges de démantèlement sont sous-évaluées », selon un rapport parlementaire paru en février 2017.

Quand les réacteurs ancêtres de la filière graphite gaz ont été mis à la retraite, l’entreprise publique s’était engagée auprès de l’ASN à achever leur démantèlement d’ici 2044. L’objectif paraît inatteignable aujourd’hui…L’an dernier, l’électricien a demandé au gendarme du nucléaire un report du calendrier de démontage de Bugey. « De 2040, on est passé à 2080. La fin du siècle, cela nous paraît loin », indique Richard Escoffier, adjoint de la division de Lyon de l’ASN. Ce qui coince ? La technique de démantèlement à adopter. EDF travaillait depuis 15 ans sur le démantèlement « sous eau », consistant à remplir d’eau les caissons des réacteurs contenant le graphite. Face à l’incapacité des entreprises sous-traitantes de mener à bien cette tâche, le groupe vient d’écarter ce scénario, d’où le délai supplémentaire réclamé. Le président de l’ASN, Pierre-Franck Chevet, s’en est agacé lors d’une audition à l’Assemblée nationale le 22 février dernier : « Les difficultés techniques évoquées sont réelles, mais repousser l’échéance au début du XXIIème siècle ne nous paraît absolument pas raisonnable, ni très conforme à la doctrine du démantèlement immédiat. Ou alors, la notion d’immédiateté a changé».

Démantèlement “sous eau” ? « Difficile de boucher tous les trous »

Que faire de ces vieux réacteurs renfermant encore plusieurs tonnes de graphite, faiblement radioactif mais à vie longue ? EDF envisage désormais une extraction « sous air ». Une technique qui « n’est pas au point et qui demandera au moins dix ans d’étude », estime Claude Cassé, ingénieur chimiste à la retraite et membre de Stop Bugey. « Si vous voulez rencontrer les personnes qui démantèleront Bugey 1, allez visiter les crèches car le démontage n’est pas prévu avant 30 à 40 ans ». Pour son collègue Alain Cuny, les ingénieurs d’EDF « jouent aux apprentis sorciers ».

« Le démantèlement « sous eau » avait l’avantage de fournir aux travailleurs une meilleure protection, mais EDF s’est aperçue que pour noyer le bâtiment, il fallait d’abord le rendre parfaitement étanche, or c’est très compliqué de boucher tous les trous », explique Georges Servière, président de la Société française de l’énergie nucléaire Ain Rhône Loire (SFEN ARL) et ancien ingénieur dans le nucléaire. « Remplir cet énorme volume d’eau créait aussi le risque d’effluents radioactifs qu’il aurait fallu traiter », ajoute-t-il.

Résultat : alors que Bugey 1 aurait dû être le premier réacteur au graphite démantelé, toute la stratégie d’EDF est aujourd’hui remise en cause. « Si nous validons la demande de report d’EDF, cela conduira à déconstruire le réacteur de Chinon, plus petit, et qui fera office de site pilote de démantèlement sous air », explique Richard Escoffier. L’ASN devrait trancher ce dossier d’ici à la fin de l’année. Elle attend un échéancier d’avancement détaillé de la part d’EDF. Selon toute vraisemblance, des déchets en provenance d’Indre-et-Loire rempliront « la poubelle nucléaire » des bords du Rhône avant ceux générés par le réacteur 1 du Bugey. Vous avez dit paradoxal ?

Lyon : proche mais tenu à distance

La Métropole de Lyon, qui compte près d’1,4 million d’habitants, n’est située qu’à 35 kilomètres environ du Bugey. Pour comparaison, le rayon d’impact de Fukushima avait été d’une soixantaine de kilomètres. La Métropole n’est pourtant pas concernée par le Plan particulier d’intervention (PPI) qui prévoit un périmètre d’évacuation de 10 kilomètres autour du site et englobe 34 communes. Elle n’est pas non plus officiellement conviée aux réunions de la Commission locale d’informations du Bugey (CLI), instance d’échanges entre EDF et les acteurs locaux. La donne pourrait cependant changer. L’ancienne ministre de l’Environnement Ségolène Royal avait décidé d’étendre le périmètre à 20 kilomètres d’ici 2018. Des villes comme Jonage seraient donc intégrées, et en toute logique, un représentant de la Métropole devrait participer aux débats concernant l’avenir de la centrale et la nécessité d’informer la population vivant à proximité. Mais la définition du nouveau plan prend du temps. Selon nos informations, il ne sera pas prêt avant fin 2019, voire 2020.

Article d’Élise Moreau

https://www.mediacites.fr/lyon/enquete-lyon/2017/11/15/edf-va-entasser-ses-dechets-radioactifs-au-bord-du-rhone/