Juin 20

ÉTATS-UNIS : L’EX-GENDARME DU NUCLÉAIRE PASSE À TABLE DANS UN LIVRE

Gregory Jaczko raconte dans un livre palpitant mais très inquiétant comment ses efforts pour sécuriser les centrales américaines ont été systématiquement réduits à néants par l’industrie et ses bras armés.

Vous êtes un putain d’enculé et personne ne vous apprécie. Personne ne veut vous voir à ce poste. » C’est par ces mots affables que Rahm Emanuel, le directeur de cabinet du nouveau président des États-Unis, Barack Obama, accueille en 2009 à la Maison Blanche Gregory Jaczko, le nouveau patron de la NRC, la Nuclear Regulatory Commission, l’autorité de sûreté du nucléaire.

Rares sont les régulateurs à vraiment tenir tête aux industriels. Jaczko l’a fait.

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Cette institution a pouvoir de vie et de mort sur les entreprises du secteur : c’est elle qui autorise les réacteurs, contrôle les dispositifs de sécurité, impose des mises aux normes, voire des fermetures. En théorie, du moins. Car en pratique, rares sont les régulateurs à vraiment tenir tête aux industriels. Jaczko l’a fait.

Le docteur de l’université comprend qu’il est moins intéressé par la théorie des particules que par les services que les progrès technologiques peuvent rendre à la société. Une fois diplômé, c’est sans hésiter qu’il saisit une opportunité de travailler comme conseiller parlementaire à Washington. C’est l’influent sénateur démocrate du Nevada, Harry Reid, engagé contre le projet d’enfouissement des déchets nucléaires de Yucca Mountain, qui pousse sa candidature au board de la NRC.

Poussé à la démission

Il en devient l’un des cinq commissaires en 2005, au terme d’une longue partie d’échecs, sur laquelle s’ouvrent ces mémoires. Une histoire de coups fourrés et de tractations politiques dont Capitol Hill a le secret, racontée comme dans un polar. Jaczko a la plume alerte, palpitante, souvent drôle. Sauf qu’il ne fait pas dans le roman. C’est de la santé et de la sécurité de millions de citoyens dont il est préoccupé.

Gregory Jaczko a contre lui d’avoir travaillé pour de (rares) parlementaires ardents défenseurs de la sécurité des installations nucléaires, soucieux de contrôler cette industrie. Le jeune régulateur n’est pas un antinucléaire – il est plutôt techno-optimiste –, mais cela suffit à lui coller une étiquette de scélérat. Si Obama signe en 2009 sa nomination à la tête de la NRC, c’est moins par conviction que parce qu’il a besoin de l’appui du sénateur Reid.

Le témoignage de l’ancien gendarme du nucléaire du plus grand pays nucléaire est un document unique

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Les conflits vont s’exacerber après l’accident de Fukushima. Gregory Jaczko détaille comment ses efforts pour renforcer la sécurité des réacteurs en activité ou en projet sont systématiquement ruinés, non seulement par l’industrie, mais aussi par les coups bas de ses adversaires au sein même de la NRC, si bien que, peu avant la fin de son mandat, il finira par être poussé à la démission. Le témoignage de l’ancien gendarme du nucléaire du plus grand pays nucléaire est un document unique, à la fois passionnant et très alarmant.

Sa conclusion tient en deux mots.

Premièrement : les accidents nucléaires graves sont inévitables. Dans un jour ou dans un siècle, mais ils sont inévitables. Aussi devons-nous faire en sorte de circonscrire au maximum leur gravité en renforçant la sécurité. Et il y a du boulot.

Deuxième message : parce que les technologies décarbonées alternatives deviennent compétitives, investir dans de nouvelles centrales nucléaires, et assumer les risques qui vont avec, est un choix stupide. À bon entendeur…

Par Antoine de Ravignan, publié le 19/06/2019

Le livre : Confessions of a Rogue Nuclear Regulator par Gregory Jaczko, Simon & Schuster, 2019, 208 p., 19,80 €.

https://www.alternatives-economiques.fr/etats-unis-lex-gendarme-nucleaire-passe-a-table/00089674

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