TCHERNOBYL : LES « FAISEURS DE PLUIE » ONT CONTAMINÉ POUR LONGTEMPS LA BIÉLORUSSIE

Dans les 48h qui ont suivi l’accident majeur de la centrale de Tchernobyl, les Russes ont missionné des bombardiers pour ensemencer les nuages radioactifs qui se dirigeaient vers Moscou. Leur objectif : essorer les nuages au-dessus des terres biélorusses. Celles-ci ont été inondées par des pluies radioactives pendant une dizaine d’heures. Des pluies qui contaminent et condamnent les habitants des régions touchées pour longtemps.

Ce récit a pour source l’ouvrage Tchernobyl par la preuve, vivre avec le désastre et après, de l’historienne américaine Kate Brown, publié chez Actes Sud. Les phrases en italiques sont extraites du livre.

Le 26 avril 1986, l’augmentation incontrôlée de la puissance du réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl conduisait à la fusion du cœur et à l’explosion de l’installation. L’incendie qui l’embrasait à émis de grandes quantités de fumées radioactives dans l’atmosphère. Cela se passait en Ukraine, à 3 km de la frontière biélorusse. Le lendemain, le Comité d’État d’hydrométéorologie de l’URSS se penchait sur une carte de prévision de déplacement des nuages de fumées. Avec inquiétude, Youri Izraël, le directeur du Comité, découvrait qu’une masse d’air de plus de 15 km de large se dirigeait vers la Russie en passant au préalable au-dessus de la Biélorussie. « Si cette agrégation de nuages radioactifs atteignait Moscou, où un front orageux se formait, des millions de personnes risquaient d’en être victimes. »

Izraël prend alors la décision d’envoyer en mission des « faiseurs de pluie ». Les scientifiques soviétiques maîtrisaient en effet la méthode d’ensemencement des nuages. Dès les Jeux Olympiques d’été de 1980, ils avaient déployé des avions Tupolev TU-16 pour larguer dans les nuages des sels d’iodure d’argent et déclencher la pluie avant qu’ils n’atteignent le ciel moscovite. Avec cette technique, ils ont ensuite pu assurer des jours sans pluie aux grandes fêtes soviétiques, réduire les coûts de déneigement des aéroports, etc. Quarante-huit heures après la catastrophe nucléaire, donc, une flottille de bombardiers survole Tchernobyl, dispersant de l’iodure d’argent grâce à des fusées d’artillerie.  Les avions sillonnent le ciel jusqu’à 100 km de distance de la centrale. « Dans la ville endormie de Narowlia, en Biélorussie, à 48 km au nord de Tchernobyl, des villageois se souviennent d’avoir vu passer des avions aux étranges traînées de condensation jaunes et grises qui quadrillaient un ciel d’étain. » Les nuages s’amoncellent au-dessus des champs labourés. Un orage éclate à 20h, et jusqu’à 6h du matin un déluge de pluie inonde les sillons. La même scène se reproduit dans plusieurs villes et provinces biélorusses. Les pluies déposent au sol « une douzaine éléments radioactifs et de métaux lourds qui avaient servi à étouffer l’incendie du réacteur ».

Objectif : épargner les grandes villes russes

Les grandes villes russes sont ainsi épargnées, au détriment de centaines de milliers de Biélorusses vivant sous ces torrents de pluies radioactives. Les pilotes des bombardiers ont eux-mêmes été sacrifiés. Après leur atterrissage en Ukraine, « des hommes équipés de compteur Geiger et en combinaison de protection se sont approchés de notre avion, se remémore Alexandre Grushin, qui dirigeait l’expédition. Ils ont regardé leurs aiguilles et d’un seul coup, comme sur ordre, ont fait demi-tour et ont déguerpi. Je n’ai jamais vu personne courir aussi vite ». Les doses élevées de radioactivité reçues au cours de ce vol ont « ravagé leur appareil digestif et causé des lésions tissulaires dans leurs organes vitaux et sur les extrémités exposées de leur corps ».

L’action est inverse en Ukraine, les autorités craignant que les pluies d’été ne contaminent la rivière Pripiat, un affluent du fleuve Dniepr, principale source d’eau douce du pays. Neuf tonnes d’un mélange de ciment et de réactifs sont déversés par des avions dans le but d’assécher l’atmosphère dans un rayon de 80 km autour de la centrale. Au final, « pendant l’été et l’automne 1986, certaines régions de Biélorussie [ont] été systématiquement inondées, quand certaines régions d’Ukraine [ont] connu cinq mois de sécheresse ininterrompue ».

TWITCH. Les 35 ans de la catastrophe de Tchernobyl, c’est aussi le sujet du stream enregistré sur Twitch le 22 avril 2021 avec Yves Lenoir, spécialiste de la radioprotection et président de l’association « Les Enfants de Tchernobyl Belarus« . La vidéo est à revoir sur le site de Sciences et Avenir

Les autorités biélorusses ne sont pas averties par leurs homologues russes du traitement qui leur a été infligé. Les plans de vol et les cartes des épandages sont gardés secrets. Mais dès les premières heures, les dosimètres du physicien Vassili Nesterenko s’affolent, à l’institut de recherche nucléaire biélorusse. C’est ainsi que le lièvre est levé, déclenchant l’ire des dirigeants biélorusses ! Nesterenko est rapidement dépêché sur le terrain pour dresser des cartes des zones contaminées. « Trois semaines après l’accident, le réacteur continuait à rejeter avec force les principaux radionucléides émis lors de l’accident : l’iode radioactif et le césium 137. En quelques semaines, les habitants [ont] reçu plus de radioactivité qu’il n’est recommandé en un an. »

Des champs contaminés pour longtemps

Les champs étant contaminés pour longtemps, un cinquième seulement de la production de viande et de produit laitiers peut être assurée. Mais « même les vaches qui pâturaient dans des champs décontaminés produisaient du lait radioactif ». En cause : le foin radioactif provenant de fermes situées sur le passage des « faiseurs de pluie ». Car les quotas de production imposés par l’État soviétique sont restés les mêmes. Il a donc fallu labourer les champs des régions contaminées, faucher leur foin et traire les vaches qui y broutaient. Dans certaines régions, la radioactivité de la viande et du lait est plus élevée en 1987 qu’en 1986 ! De même, la radioactivité des champignons et de la viande n’a pas diminué. Les populations pourtant continuent à aller à la cueillette de champignons et de baies, à boire du lait en quantité… La radio-exposition des populations a ainsi été en grande partie induite par une contamination interne due à l’alimentation. De surcroît, les familles se chauffaient et cuisinaient en brûlant du bois radioactif, contaminant ainsi tout leur intérieur. Les cendres et le fumier radioactifs servaient d’engrais pour les potagers. Autant de pratiques qui auraient, selon Kate Brown, été ignorées par la suite par les experts occidentaux, ce qui les auraient amenés à minorer leurs évaluations.

En 1989, le Comité d’État d’hydrométéorologie rend finalement publiques les cartes de la radioactivité dans plusieurs centaines de localités biélorusses. Cela met le feu aux poudres, la population prenant soudain conscience de la gravité de leur situation. Sous le feu des critiques, les dirigeants biélorusses évacuent les habitants des deux villages les plus contaminés, pour les reloger dans un nouveau village fraîchement bâti et doté de commodités modernes telles que eau courante et gaz, lycée et piscine. La règle en vigueur à l’époque est de reloger les évacués dans leur région d’origine. Mais dans des régions comme Tcherikov, à environ 300 km de Tchernobyl, peu de sites échappent à la contamination. « Lorsque les officiels du Parti se sont rassemblés pour couper le ruban, quelqu’un a sorti un compteur Geiger. Le village, flambant neuf, présentait le même niveau de radioactivité que l’ancien – plus de 26 curies par mètre carré. Un an plus tard, il était rasé. »

Les régions du sud de la Biélorussie sont exposées aux vents provenant de Tchernobyl. Dans la région de Tcherikov vivent alors 20.500 personnes, dont 5000 enfants, qui ont été exposés à des niveaux de 40 à 140 curies par km² (les limites des « zones contaminées » lors de l’accident de Tchernobyl ont été fixées selon la norme d’un curie par km2). Les brigades médicales dépêchées dans la région font état d’analyses alarmantes : 5 à 25 % des habitants analysés affichent une concentration élevée de radioactivité dans la thyroïde ; 22 % des échantillons de lait maternel présentent des niveaux de contamination supérieurs au seuil de tolérance. Chez les adultes comme chez les enfants, les hypertrophies de la thyroïde sont multipliés par au moins un facteur deux. Idem pour les nombreuses autres atteintes sanguines, hépatiques, neurologiques, etc. D’après un document établi en 1988, « sur 103 grossesses, seuls 63 bébés sont nés vivants. (…) Le nombre de ceux qui sont morts avant leur 28e jour de vie a doublé en 1987, et presque triplé en 1988. » Dans la région de Tcherikov, la prévalence des cancers – surtout des lymphomes, leucémies, cancer de la thyroïde et de l’appareil digestif – est cinq fois plus élevée en 1988 que dans le reste de la Biélorussie ! Les malformations à la naissance des bébés et des animaux ont augmenté, de même que la difficulté à procréer. Certains médecins recommandent alors aux jeunes femmes de ne pas avoir d’enfant…

« A la fin des années 1990, le physicien Vassili Nesterenko [crée] Belrad, une fondation qui [aide] les habitants des régions contaminées de Biélorussie à connaître le niveau de danger dans leur environnement immédiat. De toutes les catégories de victimes radio-exposées, ce sont celles qui vivent toujours sur des sols contaminés qui connaissent aujourd’hui le plus de problèmes de santé et le plus fort taux de mortalité – plus que les liquidateurs ou les évacués. » La fondation fournit des appareils de mesures aux écoles, qui forment les enfants à les utiliser. Ceux-ci sont ensuite chargés de sillonner les champs et forêts, pour effectuer des relevés en vue de dresser des cartes locales de la radioactivité. Charge à eux ensuite d’informer leur famille des dangers encourus, notamment par la chasse au gibier ou la cueillette des champignons et autres baies sauvages.

Plus d’un million d’habitants ont continué à vivre jusqu’à ce jour dans ces territoires contaminés. Chez leurs voisins ukrainiens (l’enquête n’a pas été faite en Biélorussie), on récolte des myrtilles en juin, des canneberges en août et des champignons à l’automne. Depuis 2014, des dizaines de milliers de tonnes de ces produits sont envoyés et transformés en Pologne, avant d’entrer… sur le marché européen.

« Tchernobyl par la preuve, vivre avec le désastre et après », Kate Brown, Actes Sud, 526 pages, 25€

Par Sylvie Rouat,  publié le 25 avril 2021 à 21h00

Photo en titre : Quelques heures après l’incendie de Tchernobyl, une flottille d’avions russes Tupolev TU-16 a sillonné le ciel jusqu’à 100 km autour de la centrale pour ensemencer les nuages radioactifs et déclencher prématurément des pluies létales. U.S. Defense Imagery

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