ESSAI NUCLÉAIRE TRINITY : PLUS DE 70 ANS APRÈS, LES SURVIVANTS NE SONT TOUJOURS PAS RECONNUS

Le test Trinity de 1945 a produit une chaleur 10 000 fois supérieure à celle de la surface du soleil et a eu des retombées dans tout le pays.

Barbara Kent a rejoint le camp d’entraînement de danse de Carmadean dans le désert près de Ruidoso, au Nouveau-Mexique, au cours de l’été 1945. Pendant la journée, elle et neuf autres filles apprenaient les claquettes et le ballet. La nuit, elles dormaient dans une cabane près d’une rivière. Tôt le matin du 16 juillet 1945, Kent raconte qu’elle – elle avait alors 13 ans – et les autres campeuses ont été projetées hors de leurs lits superposés par ce qui semblait être une énorme explosion à proximité. Leur professeur de danse a fait sortir les filles en urgence, craignant qu’un chauffage d’appoint n’ait explosé.

« Nous étions toutes sous le choc … et puis, d’un seul coup, il y a eu ce gros nuage au-dessus de nos têtes, et des lumières dans le ciel », se souvient Kent. « Ça nous faisait même mal aux yeux quand on levait la tête. Le ciel entier est devenu étrange. C’était comme si un énorme soleil était apparu. »

Quelques heures plus tard, dit-elle, des flocons blancs ont commencé à tomber du ciel. Tout excitées, les filles ont enfilé leurs maillots de bain et, au milieu des flocons, ont commencé à jouer dans la rivière. « Nous attrapions tout ce blanc, que nous pensions être de la neige, et nous nous en mettions partout sur le visage, raconte Kent. Mais ce qui est étrange, c’est qu’au lieu d’être froid comme la neige, c’était chaud. Et nous avons toutes pensé : Eh bien, si c’est chaud, c’est parce que c’est l’été. Nous n’avions que 13 ans. »

Les flocons étaient des retombées de l’essai Trinity du projet Manhattan, la première détonation au monde d’une bombe atomique. L’essai a eu lieu à 5 h 29, heure locale, au sommet d’une tour d’acier de 30 m de haut, à une soixantaine de kilomètres de là, sur le polygone de tir d’Alamogordo, dans la vallée de Jornada del Muerto.

Le site avait été choisi en partie parce qu’on le supposait isolé. En réalité, des milliers de personnes se trouvaient dans un rayon de 60 km, certaines à moins de 20 km. Pourtant, on n’a prévenu aucun de tous ceux qui vivaient près du site de la bombe que l’essai aurait lieu. On ne les pas non plus évacués pas plus avant qu’après, alors même que les retombées radioactives ont continué de pleuvoir pendant des jours.

En 1990, le Congrès américain a adopté la loi sur l’indemnisation en cas d’exposition à des radiations (RECA), qui a depuis versé plus de deux milliards de dollars à plus de 45 000 travailleurs du nucléaire et à des « Downwinders » (terme désignant les personnes ayant vécu à proximité de sites d’essais nucléaires réalisés depuis la Seconde Guerre mondiale et ayant pu être exposées à des retombées radioactives mortelles).

Les retombées du test Trinity

Lorsque la première bombe nucléaire a été testée sur le site de Trinity, le 16 juillet 1945, aucun civil des environs n’a été évacué, pas plus avant qu’après. Mais les retombées radioactives, détectées jusqu’à New York, ont rendu malades des gens qui vivaient immédiatement sous le vent et sont retombées sur les cultures, le gibier et les sources d’eau de la région.

Mais les personnes qui ont été exposées pendant le test Trinity et ses suites n’ont jamais été éligibles à RECA.

Pendant des années, le sénateur Ben Ray Lujan, un démocrate du Nouveau-Mexique, et d’autres membres du Congrès ont tenté de modifier la RECA, qui doit expirer le 11 juillet 2022. À la lumière de cette échéance imminente, le 22 septembre, Lujan, ainsi que le sénateur Mike Crapo, Républicain de l’Idaho, et huit premiers co-signataires ont présenté le projet de loi S. 2798 du Sénat visant à prolonger la RECA et à l’étendre pour rendre éligibles les personnes qui se trouvaient dans la zone de retombées estimée de Trinity, ainsi que d’autres communautés de ‘downwinders’ touchées par les retombées radioactives au Colorado, en Idaho et au Montana. La législation proposée rendrait également éligibles les personnes ayant travaillé dans des mines et des usines d’uranium ou ayant transporté du minerai d’uranium. Le 22 septembre également, la représentante Teresa Leger Fernandez et 15 premiers co-signataires ont présenté un projet de loi similaire, H.R. 5338, cette fois à la Chambre des Représentants.

« Le fait que les conséquences de la toute première détonation atomique au Nouveau-Mexique n’aient pas été reconnues était tout simplement faux », déclare la Représentante Teresa Leger Fernandez, Démocrate du Nouveau-Mexique et faisant partie des premiers co-signataires du projet de loi de la Chambre. « Nous entendons leurs voix, nous voyons leur douleur, et nous devons agir. »

Il s’agit d’un moment particulièrement urgent et important pour celles et ceux qui vivent dans la zone de retombées estimée de Trinity – certaines de ces personnes attendent depuis 76 ans d’être reconnues. « La justice nous a été refusée assez longtemps », déclare Bernice Gutierrez, qui était nouveau-née lorsque la bombe a explosé. Sa famille vivait à Carrizozo, à environ 80 km du lieu de l’explosion. « Ce n’est pas comme si nous n’avions pas tout donné à notre pays. Que peut-on donner de plus ? »

Un risque très sérieux

L’explosion du dispositif d’implosion au plutonium, surnommé le Gadget, a produit une chaleur 10 000 fois supérieure à celle de la surface du soleil et a été beaucoup plus puissante que ce que ses créateurs avaient prévu. Il a propulsé des centaines de tonnes de terre irradiée et projeté un champignon atomique jusqu’à 21 000 mètres dans le ciel. Lors de cette détonation atomique expérimentale, seuls 1,5 kg des 6 kilos de plutonium du centre de la bombe sont entrées en fission. Le reste s’est dispersé dans le nuage de retombées.

Une infime partie de ces 1,5 kg de plutonium, soit environ le poids d’un grain de raisin sec, a suffi à libérer « trois fois la force destructrice de la plus grande bombe conventionnelle utilisée pendant la Seconde Guerre mondiale », déclare Robert Alvarez, chercheur associé à l’Institute of Policy Studies et ancien conseiller politique principal du secrétaire américain à l’énergie. (Le Gadget a libéré une force explosive équivalente à environ 21 000 tonnes de TNT).

Juste après la détonation, le nuage s’est divisé en trois parties. Une partie a dérivé vers l’est, une autre vers l’ouest et le nord-ouest, et la dernière vers le nord-est, sur une région de 160 km de long et de 50 km de large, « laissant sa traînée de produits de fission » tout au long du trajet, selon un rapport de 2010 des Centers for Disease Control and Prevention (CDC). Les retombées ont fini par s’étendre sur des milliers de kilomètres carrés et ont été détectées jusqu’à Rochester, dans l’État de New York.

Dix-neuf comtés du Nouveau-Mexique se trouvaient dans la zone sous le vent, dont 78 villes et villages, et des dizaines de ranchs et de pueblos. Dans certains « points chauds », les niveaux de radiation près des maisons ont atteint des niveaux « presque 10 000 fois supérieurs à ce qui est actuellement autorisé dans les lieux publics », selon le CDC.

« Il y a encore une énorme quantité de poussières radioactives flottant dans l’air », écrivait Stafford Warren au général de l’armée américaine Leslie R. Groves, chef du projet Manhattan, cinq jours après l’explosion. Warren, le médecin en chef du groupe, a ajouté qu’il existait « un risque [de radiation] très sérieux » dans une zone de 4000 km carrés sous le vent de l’essai.

Il a également conseillé que les futurs essais atomiques n’aient lieu que là où il n’y avait personne dans un rayon de 240 km. (Près d’un demi-million de personnes au Nouveau-Mexique, au Texas et au Mexique vivaient dans un rayon de 240 km autour du test Trinity).

« Nous ne savions pas ce que nous faisions », se souvient Louis Hempelmann – directeur du Los Alamos Health Group, une équipe chargée de gérer les radiations dans le cadre du projet Manhattan – dans une interview de 1986 révélée par le sociologue James L. Nolan Jr, dans son livre Atomic Doctors. « Personne n’avait eu la moindre expérience de ce style auparavant, et tout ce que nous espérions c’est que la situation ne deviendrait pas terriblement épineuse et explosive. »

Les responsables du projet Manhattan savaient que des civils avaient été « vraisemblablement surexposés », a déclaré Hempelmann. « Mais ils étaient incapables de le prouver et nous ne le pouvions pas non plus. Alors nous avons simplement supposé que nous nous en étions tirés. »

De nombreux civils vivant dans la zone estimée des retombées ont été exposés sans le savoir et sont tombés malades. Selon Alvarez, même des quantités infimes de plutonium peuvent infliger des maladies. « Des particules de plutonium de moins de quelques microns de diamètre peuvent pénétrer profondément dans les poumons et les ganglions lymphatiques et peuvent également se déposer via la circulation sanguine dans le foie, sur les surfaces osseuses et dans d’autres organes, dit-il. Si elles sont inhalées, des quantités extrêmement faibles peuvent entraîner un cancer. »

Comment se fait-il, demande le sénateur Lujan, que la RECA ait indemnisé les personnes vivant sous le vent du site d’essai du Nevada mais ait laissé de côté la communauté où la première bombe nucléaire a été testée sur le sol américain ? Aucune réponse satisfaisante n’a été apportée, pas plus à moi qu’aux personnes qui au Nouveau Mexique se trouvaient sous le vent (downwinders). Or l’exposition qui a résulté du test Trinity ne peut pas être mise en doute.

Il y a quelque chose qui cloche vraiment

Plusieurs personnes vivant à proximité du site d’essai ont déclaré plus tard qu’elles avaient pensé que c’était la fin du monde. L’étrange substance neigeuse qui est tombée du ciel pendant des jours a tout recouvert : vergers, jardins, bétail, mais aussi citernes, étangs et rivières – les principales sources d’eau potable parce que les eaux souterraines locales étaient « impropres à la consommation humaine », selon le rapport 2010 du CDC.

Une famille d’Oscuro, au Nouveau-Mexique, à environ 70 km du site, a accroché des draps de lit mouillés à ses fenêtres pour se protéger des retombées. Ils ont senti qu’il y avait quelque chose qui clochait vraiment quand leurs poulets et leur chien sont morts. À 50 km du point zéro, le long de la Chupadera Mesa, des marques de brûlure sont apparues sur les toisons du bétail, dont la fourrure, lorsqu’elle a finalement repoussé sur les zones brûlées, était grise et blanche.

Une soignante de Roswell, à une centaine de kilomètres de là, a noté une augmentation des décès de nourrissons dans cette ville – 35 pour le seul mois d’août 1945. Lorsqu’elle a écrit à Warren pour lui faire part de ses inquiétudes, l’assistant médical de celui-ci a répondu qu’il n’y avait pas de « données pertinentes » et lui a assuré que « la sécurité et la santé de l’ensemble de la population n’étaient en aucun cas menacées. »

Ils nous ont menti. Je n’ai appris la vérité que des années plus tard.

Pour le général Groves, le fait de se doter de la bombe – en secret – en vue de son utilisation en temps de guerre avait pris le pas sur toute autre considération, y compris la sécurité publique.

Pourtant, il s’est rendu compte qu’une explosion dont l’éclair a été vu dans au moins trois États et deux pays ne pouvait pas être entièrement dissimulée. Il a ordonné au commandant de la base aérienne d’Alamogordo d’informer l’Associated Press qu’ « un magasin de munitions situé à distance et contenant une quantité considérable d’explosifs puissants et de produits pyrotechniques avait explosé ». Il n’y a eu, poursuivait le communiqué, « ni mort ni blessé. » Les journaux locaux ont repris ce communiqué sans le remettre en question.

Barbara Kent se souvient que le lendemain de l’explosion, le moniteur de danse de son camp a emmené les filles à Ruidoso, où des représentants du gouvernement étaient supposés faire une déclaration concernant l’origine de l’explosion.

« Il y avait tellement de monde dans le centre-ville, tout le monde était au coude à coude, dit Kent. Voilà ce qu’ils nous ont dit – il y a eu une explosion dans une décharge. Ils ont ajouté : Que personne ne s’inquiète, tout va bien, continuez à vaquer à vos occupations. Tout le monde était perplexe. Certaines personnes les ont crus, mais d’autres ont pensé qu’il était impossible d’imaginer qu’une explosion dans une décharge puisse faire cela. Elle poursuit : Ils nous ont menti. Je n’ai appris la vérité que des années plus tard. »

Au fil du temps, Kent dit qu’elle a commencé à entendre des rapports inquiétants au sujet de ses camarades de camp qui tombaient malades. Lorsqu’elle a atteint sa trentième année, dit-elle, « j’étais la seule survivante de toutes les filles de ce camp ». Elle ajoute qu’elle a souffert de maladies tout au long de sa vie : Elle a dû subir une ablation de la thyroïde et a survécu à plusieurs formes de cancer, dont un cancer de l’endomètre et « toutes sortes de cancers de la peau ».

Tina Cordova est une résidente de cinquième génération de Tularosa, ville qui se trouve à environ 60 km du site de l’explosion. Grâce à un vaste réseau de fossés dans la région, la ville était une oasis dans le désert, et la maison de la famille Cordova, comme beaucoup d’autres, avait un verger et un jardin.

« On pouvait carrément sortir dans la cour en été et manger des pêches, des abricots, des cerises, des figues, des dattes, des noix de pécan, des noix – tout ce qu’on peut imaginer, dit-elle. Les habitants récoltaient leurs fruits et les mettaient en conserve, ils récupéraient l’eau de pluie des citernes de récupération pour la boire. Le lait provenait des laiteries locales. Les gens faisaient eux-mêmes leur beurre et tuaient les animaux de la ferme ou chassaient les animaux sauvages pour la viande, notamment des cerfs, des cailles, des lapins et des faisans. »

« Tout ce que les gens consommaient en 1945 était contaminé, explique Cordova. Mais ils ne savaient pas que [les retombées étaient] dangereuses. Ils ont continué à vivre leur vie. »

Après le test, dit-elle, des problèmes de santé ont commencé à toucher les membres de sa famille, qui tous vivait à Tularosa et dans les environs. Selon Cordova, deux de ses arrière-grands-pères sont morts d’un cancer de l’estomac, et ses deux grands-mères ont eu des cancers. Deux de ses tantes ont eu un cancer du sein, et l’une d’elles en est morte. Un cousin a eu une tumeur au cerveau. Sa mère a eu un cancer de la bouche, et sa sœur souffre actuellement d’un cancer de la peau.

Son père, qui avait quatre ans au moment de l’explosion, a souffert de divers cancers, dont celui de la prostate et de la langue. Les médecins ont dû lui enlever une partie de la langue et ses ganglions lymphatiques. Le cancer a fini par se propager à son cou et est devenu inopérable. Cordova précise qu’il pesait environ 50 kg à sa mort en 2013, à l’âge de 71 ans. Elle ajoute qu’en 1997 on a diagnostiqué chez elle un cancer de la thyroïde, elle avait alors 39 ans.

Quand vont-ils demander à notre gouvernement de rendre des comptes?

Après que les États-Unis aient rasé Hiroshima avec une bombe à uranium le 6 août 1945, l’histoire secrète de la création des armes atomiques a été publiée et largement diffusée. De nombreux habitants du Nouveau-Mexique ont alors réalisé que l’explosion qui avait brisé leurs fenêtres et recouvert leurs maisons de cendres chaudes n’était finalement pas une explosion de dépôt de munitions. Bien que le gouvernement ne les ait toujours pas informés de la nature de ces cendres et qu’il ne les ait pas contrôlés pour connaître les effets néfastes sur leur santé, on les a encouragés à tirer fierté du rôle que, sans le savoir, ils avaient joué dans la genèse de la spectaculaire nouvelle ère atomique.

« Lorsque j’étais enfant, le gouvernement nous a gavés de propagande pour nous dire à quel point nous devions être fiers du rôle que nous avions joué pour mettre fin à la Seconde Guerre mondiale, explique Cordova. Nous ne savions toujours pas ce que cela signifiait en termes de conséquences sur la santé. Notre mère nous a emmenés sur le site [de Trinity] pour un pique-nique. Nous avons ramené à la maison autant de Trinitite que nous pouvions et nous avons joué avec. » (Le site Trinity est désormais un monument historique national, ouvert aux visiteurs deux fois par an, et tout le monde peut aller en ligne et acheter des fragments radioactifs de Trinitite – un verre de couleur verte créé à partir de sable et d’autres matériaux qui ont fondu dans la zone immédiate de l’explosion).

En 2004, Cordova a lu la lettre de Fred Tyler, un autre habitant de Tularosa, adressée au rédacteur en chef d’un journal local. Elle dit que cette lettre a changé sa vie. Il disait : « Quand vont-ils demander à notre gouvernement de rendre des comptes pour les dommages qu’ils nous ont causés ? », raconte Cordova. Je l’ai appelé et lui ai dit : « Je ressens la même chose que vous. Il est temps de créer une association pour faire pression sur le gouvernement concernant le problème. »

En 2005, Cordova et Tyler ont fondé le Tularosa Basin Downwinders Consortium (TBDC), une organisation de défense des ‘downwinders’ ayant été victimes de l’essai de Trinity.

À l’époque, se souvient-elle, ils ne savaient pas que la loi sur l’indemnisation en cas d’exposition à des radiations était en vigueur depuis 15 ans et qu’elle avait déjà permis d’accorder une indemnisation de 50 000 dollars en une fois à d’autres personnes sous le vent qui « ont pu souffrir d’un cancer ou d’autres maladies spécifiques après avoir été exposées aux radiations venant d’essais d’armes atomiques ou de l’extraction, du broyage ou du transport d’uranium. » À l’origine, l’éligibilité des ‘downwinders’ était limitée aux personnes vivant dans des zones spécifiques autour du site d’essai du Nevada, à 100 km au nord de Las Vegas, où une centaine d’essais en surface ont été effectués avant qu’un moratoire sur les essais atomiques ne prenne effet en 1992.

En 2000, un amendement à la RECA a étendu l’éligibilité afin de concerner aussi certains mineurs et broyeurs d’uranium du Nouveau-Mexique. Les militaires et les fonctionnaires qui ont participé sur place à l’essai de Trinity ont également pu bénéficier d’une indemnisation, mais les victimes civiles sont restées inéligibles.

Cordova, comme le sénateur Lujan, dit qu’elle n’a « jamais été en mesure d’obtenir une réponse claire » sur la raison pour laquelle les civils sous le vent ont été exclus de la loi : Même des gens qui siégeaient au Congrès à l’époque m’ont dit : « Pas un n’a fait le lien avec le fait que des gens ont été touchés. »

Bill Richardson, un Démocrate qui a été gouverneur du Nouveau-Mexique de 2003 à 2011 et qui était représentant du troisième district au Congrès de l’État en 1990 lorsque la RECA a été promulguée, déclare : « Je ne pense pas qu’il y ait eu une opposition [à leur inclusion], juste peut-être un manque de prise de conscience. Je n’étais pas au courant de leurs revendications jusqu’à ce que je commence à les lire lorsque j’étais gouverneur, et j’y étais favorable. »

Pour sensibiliser le public, Cordova et ses collègues du consortium ont commencé à s’adresser aux personnes sous le vent qui étaient en vie au moment de l’essai de Trinity, ainsi qu’à leurs descendants qui ont vécu dans les zones entourant le site d’essai afin de recueillir des témoignages et à distribuer des questionnaires de santé. À ce jour, le consortium a recueilli plus de 1 000 questionnaires, et Cordova affirme que 100 % des personnes interrogées décrivent des problèmes de santé – de la maladie de la thyroïde au cancer du cerveau – qui peuvent résulter de l’exposition aux radiations. Les participants décrivent souvent des cas de cancers similaires qui ont détruit de nombreux membres de leur famille tout au long de plusieurs générations.

« C’était le moment ou jamais »

Cordova décrit cet effort d’extension et d’élargissement de la RECA comme « un moment décisif ». Le sénateur Mike Crapo, Républicain de l’Idaho et co-auteur du projet de loi du Sénat, déclare qu’il « est urgent que le Congrès élargisse la RECA […] [et] d’inclure les victimes des états de l’Ouest. »

« Il est plus que temps que le gouvernement fédéral répare une erreur passée qui a causé du tort à d’innombrables Américains innocents », a-t-il écrit dans une lettre du 24 mars 2021 adressée au président et aux membres de la commission judiciaire de la Chambre des représentants.

Nous entendons leurs voix, nous voyons leur douleur, et nous devons agir.

« Lorsque la RECA est entrée en vigueur, personne n’a pris en compte l’impact sur les premiers ‘downwinders’, » explique la Représentante Fernandez. « Mais nous sommes maintenant dans une situation où nous reconnaissons une injustice quand nous la voyons. » Sa famille vivait dans les comtés de San Miguel et de Guadalupe au Nouveau-Mexique, des zones d’exposition potentielle. Elle raconte que sa mère et sa sœur – toutes deux non fumeuses – sont mortes d’un cancer du poumon. Son père est mort d’un cancer de l’œsophage, dit-elle, et sa grand-mère, qui a grandi près du site de Trinity, est morte de leucémie.

Fernandez et Lujan disent tous deux qu’ils vont également insister pour qu’il y ait de nouvelles études épidémiologiques et environnementales quant aux conséquences du test Trinity et ses éventuels effets à long terme.

L’évaluation de « l’empreinte » exacte de Trinity sur la base des niveaux actuels de retombées est « compliquée et sujette à de grandes incertitudes », déclare le physicien de la santé Joseph Shonka, co-auteur du rapport 2010 du CDC. Il note que les habitants du Nouveau-Mexique présentent dans leurs tissus des taux de plutonium positifs plus élevés que les habitants de tout autre État, mais il estime qu’il pourrait être difficile d’attribuer spécifiquement ces taux aux retombées de Trinity.

Selon lui, les habitants du Nouveau-Mexique peuvent également avoir ingéré du plutonium provenant de diverses autres sources, notamment les retombées générales mondiales, les rejets de l’usine de plutonium de Los Alamos au Nouveau-Mexique et les retombées qui ont dérivé depuis le site d’essai du Nevada. Le CDC a recommandé de donner la priorité aux retombées de Trinity dans de futures études.

L’année dernière, le National Cancer Institute (NCI) a publié les résultats d’une étude de près de sept ans concernant l’essai nucléaire Trinity. Le chercheur principal de l’étude, Steven Simon, estime qu’il s’agit de « l’étude la plus complète réalisée sur l’essai Trinity et ses ramifications possibles quant aux risques de cancer dans la zone estimée des retombées. »

Les chercheurs en sont arrivés à la conclusion que jusqu’à un millier de personnes ont pu développer un cancer à cause des retombées de l’essai Trinity et que « seules de petites zones géographiques immédiatement sous le vent au nord-est ont reçu des expositions de quelque importance ». Ils ont également déclaré que « le plutonium qui s’est déposé à la suite de l’essai Trinity était peu susceptible d’avoir entraîné des risques sanitaires importants pour la population sous le vent. »

Les chercheurs ont également reconnu les limites de leur étude. Le calcul de l’exposition des personnes vivantes au moment de la détonation est « complexe et sujet à des incertitudes, explique Simon, car toutes les données nécessaires ne sont pas disponibles. »

Shonka affirme que la nouvelle étude du NCI « n’a pas réussi à aborder de manière satisfaisante les retombées immédiates après l’explosion ». Il dit mettre en doute une partie de la méthodologie et prépare un contre-article traitant de ce qu’il dit être des incohérences avec de précédents résultats. D’autres critiques de l’étude du NCI estiment qu’elle n’aborde pas les groupes de cancers familiaux en cours ni le pic de mortalité infantile signalé en 1945 dans la région, documenté dans un article publié en 2019 dans le Bulletin of the Atomic Scientists, co-écrit par Robert Alvarez.

Le NCI répond que ses chercheurs se sont concentrés sur les expositions dont ont été victimes les « résidents du Nouveau-Mexique en vie au moment du test » et qu’ils n’ont pas étudié la mortalité infantile, parce qu’il ne s’agissait « pas de conséquences de cancer. »

Le sénateur Lujan qualifie l’étude du NCI de « limitée » et dit qu’il veut « s’assurer qu’il existe des données fiables qui tiennent vraiment compte de l’exposition des familles. »

« Comment peut-on affirmer que les familles qui se trouvaient à proximité d’une explosion nucléaire n’ont pas été exposées ?, demande-t-il. Cela va à l’encontre de tout ce que j’ai appris et des ensembles de données que j’ai vus dans différentes parties du monde où cela s’est produit, qu’il s’agisse de la débâcle d’installations de production d’énergie nucléaire, ou des lieux où ces armes ont été utilisées. »

Lujan poursuit : « Des gens sont morts à cause du test Trinity – c’est un fait. Des gens souffrent encore – c’est un fait. Les États-Unis doivent prendre l’initiative afin de s’engager à assumer cette responsabilité, à faire face à ce préjudice. »

Cordova affirme qu’elle et sa communauté suivront de près l’évolution des projets de loi RECA. La nouvelle législation demande de porter la compensation pour les individus de 50 000 à 150 000 dollars. Mais au-delà de la restitution financière, Cordova dit qu’ils espèrent aussi simplement des excuses du gouvernement.

« Nous n’avons jamais eu l’occasion de vivre une vie normale, dit-elle. Ils ne pourront jamais dire qu’ils ne savaient pas à l’avance que les radiations étaient nocives ou qu’il y aurait des retombées. Nous ne nous demandons pas si nous allons avoir un cancer ; nous nous demandons juste quand ce sera notre tour. Nous sommes les dommages collatéraux oubliés. »

Lesley M. M. Blume est historienne, journaliste et auteur du best-seller du New York Times, Fallout : The Hiroshima Cover-up and the Reporter Who Revealed It to the World. (Les retombées : la dissimulation d’Hiroshima et la journaliste qui l’a révélée au monde.)

Source : National Geographic, Lesley M.M Blume, 12-09-2021
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Note par « Les crises » : Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

Source : National Geographic, Lesley M.M Blume.  Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Par « Les crises », publié le 8 novembre 2021

Photo en titre : Cette photographie de Jack Aeby est la seule prise de vue bien exposée connue de l’explosion.

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