FRANCE-ALGÉRIE: DES RELATIONS POLLUÉES PAR LES ESSAIS NUCLÉAIRES

« Sud Ouest » publie quatre reportages de journalistes africains qui sont issus du CEJIFAM (Certificat de Journalisme Innovant Francophone en Afrique Méditerranée) créé par l’association « Médias et Démocratie » dont « Sud Ouest est partenaire ». Cette formation vise à créer à Tunis un pôle d’excellence pour les journalistes africains. Les quatre textes retenus nous parlent de la République centrafricaine, de l’Algérie, de l’île Maurice et de la Tunisie.

« J’en ai le souvenir du Jour Dernier, d’une tempête de fin du monde ! » Ahmed Hamadi el Hadj n’oubliera jamais ce 13 février 1960. Il avait 23 ans. Des soldats français ont fait la tournée de la région de Reggane, sommant les habitants à évacuer les lieux. « Nous étions terrorisés. Nous ne comprenions pas ce subit mouvement de foule et les avertissements des militaires, », se rappelle l’ex-instituteur de français.

L’opération « Gerboise bleue » se trouvait dans sa phase finale.

Les familles entières ont été évacuées et éloignées d’Hamoudia, le lieu de lancement. Sur les instructions des militaires français qui patrouillaient dans les rues du village, les habitants, journalistes, militaires et les scientifiques demeurés sur place ont tout simplement été invités à se coucher à terre et à se protéger les yeux avec leurs mains. Le champignon qui s’est formé dans le ciel ce jour-là, la lumière intense et l’onde de choc marquèrent les esprits à jamais.

« À Reggane, même ceux qui ont fermé les yeux ont tout vu et les militaires restés debout sont littéralement tombés à la renverse », poursuit Ahmed Hamadi el Hadj. La bombe de 69 kilotonnes était quatre fois plus puissante que celle larguée sur Hiroshima. Chacun dans la région qualifiait le champignon de « berritta », du nom de la toque d’un chef cuisinier.

« Vous avez vu berritta ? Qu’est-ce que les Français ont fait ? Tout le monde se posait cette question à l’époque, » explique l’octogénaire qui est l’un des rares témoins encore vivants de l’opération « Gerboise Bleue ». Pressé de faire de la France une puissance nucléaire au même titre que les États-Unis et la Russie, le général de Gaulle, avait choisi l’Algérie comme site d’essai en 1957.

 « L’Algérie c’était la porte à côté, comparée à la Polynésie » explique Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements. Six décennies après le début des dix-sept essais – dont quatre dans l’atmosphère et treize souterrains -, il n’y a pas eu d’études sur les retombées de la radioactivité. Ce dossier ne fait qu’envenimer encore les relations entre la France et l’Algérie déjà très refroidies après les propos d’Emmanuel Macron qui, le 30 septembre, accusait le système « politico-militaire » algérien d’entretenir une « rente mémorielle » en servant à son peuple une « histoire officielle » qui « ne s’appuie pas sur des vérités ». 

Secret défense

Après le retrait de l’armée française, en 1967, des déchets ont été abandonnés sur place. L’étude « Sous le sable, la radioactivité » réalisée en juillet 2020 par Jean-Marie Collin, porte-parole de la branche française de la Campagne Internationale pour Abolir les armes nucléaires (ICAM) et Patrice Bouveret, indique que du matériel contaminé a été enterré. Il s’agit de câbles électriques, de conduits d’eaux, de ferrailles, de fûts métalliques et de tuyaux. Si la quantité de ces objets s’est réduite au fil des années, c’est uniquement parce que la population locale ou nomade en a récupéré et recyclé près de la moitié. « Une école primaire à Reggane a même fait trôner une ogive ultra-toxique au beau milieu de sa cour de récréation », s’insurge Larbi Benchiha, journaliste et réalisateur de plusieurs documentaires sur les essais nucléaires français en Algérie et en Polynésie. La France n’a jamais informé les habitants de Reggane des risques sanitaires face à la radioactivité.

Placée sous le sceau du « secret-défense », la grande majorité des documents autour de l’opération n’a pas été déclassifiée, au mépris des demandes des scientifiques et de la société civile algérienne. Ce verrouillage ne fait que retarder l’évaluation des deux anciens sites d’In Ekker et Reggane. Ceux-ci sont aujourd’hui encerclés, délimités par du fil barbelé et classé comme zone dangereuse. « II y a tout un travail d’expertise à faire. C’est pour cette raison précise que les autorités françaises doivent déclassifier les archives », dit Bruno Chareyron, ingénieur en physique nucléaire auprès de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD). Sans ces archives, il sera difficile pour les autorités algériennes et les experts de dresser un inventaire précis des dommages à l’environnement et à la santé des habitants. « Nous n’avons pas accès à des documents suffisamment détaillés en termes de contamination de l’environnement ou d’enfouissement des déchets chimiques ou radioactifs, se désole Bruno Chareyron. Pour repérer leur localisation exacte, il faudrait disposer de moyens extrêmement lourds. »

Aucune enquête

La radioactivité a gagné les alentours de la région sahélienne, non seulement en raison du trafic des métaux ferreux contaminés, mais aussi du fait du mouvement naturel du sable qui la disperse, encore aujourd’hui, sous forme de poussière. Un morceau de rail a par ailleurs été retrouvé dans un marché de ferraille à Arlit, au Niger. « Nous avons analysé ce morceau de rail contaminé par le césium 137 raconte Bruno Chareyron. Celui-ci a été acheté par le journaliste d’investigation Martin Boudot, dans le cadre d’un documentaire sur l’impact de l’extraction de l’uranium. Il est tout à fait possible qu’il provienne de la zone des tirs nucléaires du site d’In Ekker »,

« Il est urgent d’assainir la zone. La lave doit être confinée dans un site dédié »

Pire : lors de l’essai souterrain de l’opération Béryl, en 1962, dans le Hoggar, un accident s’est produit au fond d’une galerie sous la montagne de Tan Afella. Sous la puissance de la déflagration, la lave produite par la déflagration s’est solidifiée, emprisonnant des substances chimiques particulièrement dangereuses, comme le plutonium. « Il est urgent d’assainir la zone. La lave doit être confinée dans un site dédié au stockage de déchets radioactifs », souligne l’expert de la CRIIRAD. Aucune enquête épidémiologique sur les pathologies radio induites, maladies dues à l’exposition à des doses considérables de radiation, des cancers notamment, n’a été menée jusqu’à présent sur les victimes et leurs descendants. Faute de registres quant aux cas de cancers dans le Sud-est algérien, il est, pour l’instant, impossible d’établir un bilan sanitaire général de la situation.

Un tel recensement aurait pu révéler des clusters de cancers (leucémie, myélodysplasies, cancers du poumon, du sein, de l’ovaire…) ou d’éventuels effets transgénérationnels. Une étude publiée en février dernier par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) sur l’impact sanitaire des essais nucléaires en Polynésie française estime, de la même manière, que les « liens entre les retombées des essais atmosphériques et la survenue de pathologies radio induites » sont difficiles à établir faute de données exactes et de littérature scientifique. Ce rapport, commandé par le ministère de la Défense français, n’évoque aucunement le cas algérien. Dans un autre rapport sur les questions mémorielles liées à la colonisation et la guerre d’Algérie remis en janvier par l’historien Benjamin Stora au président Emmanuel Macron, ces essais nucléaires sont évoqués. « La mémoire algéro-française ne peut être épurée sans un dénouement de cette question », affirme Tramor Quemeneur, autre historien spécialiste de la guerre d’Algérie.

Indemnisation

En vertu d’une clause secrète, les tests nucléaires français se sont poursuivis jusqu’en février 1966, avec l’opération Grenat qui est la dernière à avoir été réalisée, à In Ekker, quatre ans après l’indépendance de l’Algérie. Il était stipulé dans les accords d’Évian du 18 mars 1962 que le Front de Libération National (FLN) et le gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) étaient tenus d’accepter d’autres essais nucléaires une fois la guerre terminée.

« Nous sommes face à une histoire qui a longtemps été considérée comme faisant partie du domaine militaire, du secret-défense », déplore Tramor Quemeneur. En revanche, ceci n’entrave pas pour autant les pourparlers entre Alger et Paris. « Les deux États ont des responsabilités. L’État français doit rendre publics les documents pour que l’État algérien offre une assistance aux victimes et une réhabilitation de l’environnement », martèle Jean-Marie Collin.

Lors de sa récente visite en Polynésie, le président Emmanuel Macron a reconnu que la France avait « une dette » envers l’archipel pour les 193 essais nucléaires réalisés entre 1960 et 1996. Il a également déclaré vouloir une meilleure indemnisation des victimes. En comparaison, le processus de reconnaissance de l’impact des essais et d’indemnisation semble prendre un chemin plus tortueux en Algérie. En dépit des commissions bilatérales mises en place en 2007 en vue d’entamer ce travail, le dossier échappe aux priorités et volontés politiques de la France et de l’Algérie. « Le gros problème n’est pas la connaissance du sujet, même si celui-ci a longtemps été tabou en France comme en Algérie, affirme Patrice Bouveret. L’essentiel, à l’heure actuelle, est que les autorités françaises en lien avec les autorités algériennes aient la volonté politique de faire un travail commun de réhabilitation, de nettoyage et d’indemnisation. »

Responsabilités

La loi Morin de 2010 sur l’indemnisation des victimes prévoit que 15 000 personnes présentes lors des essais en Polynésie et en Algérie devraient être indemnisées. En pratique, ce chiffre est loin d’être atteint. « Très peu de personnes ont été indemnisées. Moins de 2 % des dossiers déposés ont été pris en compte, détaille Patrice Bouveret. Depuis 2018, grâce à une modification de la loi, 50 % des dossiers déposés ont été acceptés, mais cela reste extrêmement faible. » Ainsi, sur 53 dossiers algériens enregistrés auprès du Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN), seule une seule victime algérienne a été indemnisée. Il s’agit de l’officier chargé de fermer les sites à la fin des essais suite au départ des équipes françaises. « Combien de temps faudra-t-il attendre ? Jusqu’à ce que les victimes décèdent ? Elles disparaissent sans aucune reconnaissance ! », s’offusque-t-il.

Le retard pris s’explique, en partie, par des raisons d’ordre technique les documents n’ayant, par exemple, jamais été traduits en arabe. « La France aurait dû faire l’effort de respecter ce point au lieu de ne faire les démarches qu’en français, estime Patrice Bouveret. Mais ce retard est aussi dû aux autorités algériennes qui, souhaitant une réparation collective, refusaient toute action d’indemnisation individuelle. »

La société civile algérienne n’a pas non plus réussi à faire pression sur les autorités algériennes et françaises pour faire bouger les choses comme cela a été le cas en Polynésie ou en métropole. Il a donc fallu que les pouvoirs publics agissent. Ainsi, l’Algérie s’est dotée, en juin 2021, d’une Agence de réhabilitation des anciens sites des essais nucléaires comme le définit le décret exécutif n° 46 publié au Journal officiel. Jean Marie Collin, souligne l’impératif pour les autorités algériennes de poursuivre cette action entreprise depuis la signature, en 2017, du traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN). « L’Algérie doit agir concrètement sans tarder. Nous avons une population et un environnement qui sont victimes depuis 61 ans, » rappelle-t-il. Il va sans dire que la création de cette agence exigera de l’Algérie de déployer les moyens concrets pour enclencher le plus tôt possible une série d’actions de prévention et de réhabilitation.

Cette nouvelle instance, placée sous la tutelle du ministère algérien de l’Énergie, peut avoir recours, dans ses missions, à une assistance technique nationale ou internationale. La troisième puissance nucléaire au monde se joindra-t-elle à ce programme de réhabilitation ? La France et l’Algérie réussiront-elles à coopérer alors que les deux Commissariats à l’Énergie Atomique, algérien et français, connaissent des collaborations dans le nucléaire en général. « Une coopération existe dans d’autres domaines. On comprendrait mal qu’elle n’existe pas dans le domaine nucléaire », juge Jean-Marie Collin.

CEJIFAM qui travaille en étroite collaboration avec l’université de la Manouba (IPSI), à Tunis ainsi que l’EPJT de Tours, bénéficie du soutien de l’ambassade de France à Tunis ainsi que du syndicat national des journalistes tunisiens, de l’Union de la presse francophone et de Reporters sans frontières à Tunis.

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Par Amira Mahfoudi et Nesrine Mellat (promotion CEJIFAM 2021), publié le 26/01/2022 à 16h47, mis à jour le 26/01/2022 à 16h48

Photo en titre : Placée sous le sceau du « secret-défense », la grande majorité des documents autour de l’opération n’a pas été déclassifiée. © Crédit photo : FAYEZ NURELDINE / AFP

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