POURQUOI JEAN-LUC MÉLENCHON REMET EN CAUSE LA DISSUASION NUCLÉAIRE, PILIER DE LA DÉFENSE FRANÇAISE

Dissuasion, Europe de la Défense, coopération industrielle avec l’Allemagne, construction d’un pôle public d’armement… En matière de Défense, le candidat de La France insoumise fait plusieurs propositions qui divergent de la politique historique tricolore. Décryptage de quatre mesures en rupture avec le credo français.

À l’occasion d’une rencontre avec l’association des journalistes de la Défense (AJD) le 1er février, le candidat de La France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon a partagé son projet en matière de politique de Défense. Des propositions en rupture avec plusieurs piliers historiques de la politique française en la matière, dont la dissuasion nucléaire – suppléée par une dissuasion spatiale – et l’équilibrage par les exportations d’armes.

«Nous croyons à l’indépendance de la France et à la nécessité de construire une souveraineté dans le domaine militaire et dans le domaine de la géopolitique », plaide le candidat. Il a synthétisé ses différentes propositions et ses réflexions en matière de politique de Défense dans un document de travail, «Une France indépendante au service de la Paix». Le candidat insoumis s’y dit favorable à l’adoption d’une nouvelle loi de programmation militaire – qui pourrait être adoptée dès 2023 – prenant en compte les nouveaux enjeux géopolitiques et les bouleversements technologiques liés aux armements. «Nous sommes partisans de commencer, par tradition, à partir d’un Livre blanc, c’est-à-dire une réflexion sur les objectifs et moyens militaires au regard des sauts technologiques opérés cette dernière décennie », a-t-il indiqué devant les journalistes de l’AJD.

Selon lui, la dissuasion nucléaire, clé de voûte de la défense française, est caduque. Du moins telle qu’elle est mise en œuvre aujourd’hui. Il propose de lancer un vaste débat sur ce sujet et penche pour une refonte radicale. La dissuasion serait opérée depuis l’espace et sans faire appel à des moyens nucléaires. Le candidat veut revoir également la stratégie d’alliance stratégique de la France. Exit l’Otan et l’Europe de la Défense. Jean-Luc Mélenchon critique en outre le choix de l’Allemagne comme partenaire privilégié en matière de coopération d’armement. Il propose donc quatre mesures en rupture avec le credo actuel en matière de Défense.

1/ Débattre d’une refonte radicale de la dissuasion nucléaire

Dans son projet, la France insoumise précise qu’elle ne souhaite pas renoncer à disposer d’un arsenal atomique représentant une garantie pour la sécurité des Français. Toutefois, elle milite pour un débat sur son efficacité et son évolution. «La première des questions que nous nous posons c’est celle de l’efficacité de la dissuasion avec l’outil nucléaire», indique le candidat à la présidence de la République. La France insoumise ne remet pas en cause le principe de dissuasion, soit la stratégie qui consiste à décourager un ennemi de s’attaquer aux intérêts vitaux du pays par la capacité à lui infliger des dégâts considérables en retour. Cependant, elle est favorable à une transformation radicale dans la manière de la mettre en œuvre.

La raison : l’évolution technologique rend ou rendra caduque les moyens actuels de la dissuasion, que ce soit les avions de combat Rafale portant l’arme nucléaire ou les sous-marins capables de tirer les missiles stratégiques depuis le fonds des océans. Ces derniers ne seraient plus aussi indétectables que par le passé du fait de la multiplication des drones de surveillance sous-marins, de la capacité des câbles sous-marins de télécommunications à détecter des variations dans leur environnement ou encore des progrès réalisés par l’observation satellitaire. «Les sous-marins, même en eaux très profondes, pourraient finir par être décelables », selon Jean-Luc Mélenchon. Le candidat propose de disposer de moyens capables d’assurer cette dissuasion depuis l’espace, sans qu’elle s’appuie sur des moyens nucléaires. « Ce pourrait être le cas d’une dissuasion spatiale dont la capacité à désorganiser une société en visant le cœur de ses infrastructures serait moins létale, mais potentiellement aussi dissuasive que l’arme nucléaire elle-même», indique le projet du candidat.

2/ Sortir de l’Otan et de l’Europe de la Défense

Jean-Luc Mélenchon ne croit pas un instant à l’Europe de la Défense, qualifiée de « mirage ». «Nous ne croyons ni à l’Otan, ni à la Défense européenne qui en est la déclinaison régionale. Nous ne croyons pas qu’il puisse y avoir une Défense européenne qui ne soit autre chose qu’une succursale de l’Otan », tacle Mélenchon. Selon lui, la souveraineté européenne ne restera qu’un concept tant que l’Europe ne disposera pas de politique étrangère commune. Sans surprise, le dirigeant de la France insoumise prône une sortie de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan). Il annulerait la décision française d’installation à Toulouse du centre d’expertise spatiale de l’organisation politico-militaire. Jean-Luc Mélenchon ne reconnaît que l’ONU «comme lieu de régulation, de commandement militaire, de décisions » et milite pour une France pratiquant une diplomatie non-alignée et altermondialiste.

3/ Construire un pôle public d’armement

Le programme du candidat LFI promeut la construction d’«un pôle public de l’armement qui ne réponde plus aux logiques du profit des grands groupes». Selon Bastien Lachaud, bras droit de Jean-Luc Mélenchon sur les questions de Défense et député membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées à l’Assemblée nationale, il faut réduire la dépendance des industriels de l’armement aux exportations d’armes. Comment ? «On construit un plan de charge national pour maintenir les compétences, les chaînes de production et maintenir la viabilité de la BITD (base industrielle et technologique de Défense)», souligne le député.

Concernant le budget des armées, Jean-Luc Mélenchon pourrait conserver les hausses prévues d’ici 2025, notamment celle de 3 milliards d’euros en 2023 : «On n’aura pas la réaction pavlovienne, parce que l’on vient de la gauche et dès qu’on parle de budget militaire, de dire « non, non… On va faire des écoles à la place » ». Il revisiterait toutefois les priorités budgétaires du secteur, en favorisant notamment les développements dans le domaine de la cyberdéfense et de l’espace.

4/ Les coopérations avec l’Allemagne sur la sellette

Emmanuel Macron a fait de l’Allemagne le partenaire privilégié de la France pour construire l’avion de combat et le char de combat de nouvelle génération. Un choix vivement critiqué par La France insoumise. « Plus question de produire l’avion de combat du futur avec les Allemands alors que la France est capable de produire un avion d’un bout à l’autre », critique sévèrement Jean-Luc Mélenchon. Même reproche pour le programme franco-allemand de char du futur. «Nous mettrons un terme aux programmes franco-allemands d’avion et de char « du futur » pour développer des projets français, auxquels les nations éventuellement intéressées pourront prendre part dans des conditions mutuellement avantageuses», stipule le document de réflexion publié par le candidat. Jean-Luc Mélenchon reproche son manque de loyauté à Berlin, qui a préféré acheter des Boeing américains pour des missions de surveillance maritime malgré un programme commun lancé avec la France.

Quid de la faisabilité de financer à 100% des programmes estimés en dizaines de milliards d’euros ? Réponse un peu courte du candidat: « Si on a besoin de se défendre, on s’en donne les moyens. S’il y a un besoin d’avions de combat, on se les paye ». Plus largement, Jean-Luc Mélenchon promeut une indépendance en matière de production d’armement. Il regrette ainsi que les armées françaises doivent se fournir en fusils allemands, révolvers autrichiens et munitions israéliennes.

Par Hassan Meddah, publié le 15 Février 2022 à 10h00

Photo en titre : Parmi ses propositions industrielles, Jean-Luc Mélenchon est favorable à la construction d’un grand pôle public d’armement tourné vers les besoins domestiques et dont la dépendance aux exportations serait réduite. © DR

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