POURQUOI FAUT-IL (RE)LIRE « LES RETOMBÉES » EN 2022 ?

En 1978, Jean-Pierre Andrevon écrit une nouvelle intitulée « Les retombées ». Rééditée en mai dernier par Le Passager clandestin dans la passionnante collection dyschroniques, et accompagnée d’une nouvelle préface de l’auteur, elle nous pose une question d’une actualité brûlante : et si demain nous étions touchés par une explosion atomique, comment réagirions-nous ? Une chronique de Julien Amic, rédacteur du site les-carnets-dystopiques.fr.

Le potentiel destructeur de l’énergie nucléaire a pris forme en juillet 1945 dans un désert du Nouveau-Mexique puis fut « mis à profit » le mois suivant pour détruire la ville japonaise d’Hiroshima. En France, la première centrale nucléaire vit le jour à Marcoule en 1956, et notre première bombe explosa en 1960 dans le désert saharien. Aujourd’hui notre pays compte 56 réacteurs, et nous sommes l’un des 5 pays détenteurs de « la bombe ».

À quoi ressemblerait le « jour d’après », si une explosion atomique frappait notre territoire ?

C’est la question que s’est posé Jean-Pierre Andrevon dès 1978, et voici quelques-unes des réflexions abordées dans « Les Retombées », chef d’œuvre de la littérature de science-fiction.

1. Le danger de mort engendre le déni de réalité

« Ce dont on ne parle pas existe moins, on fait en tous cas semblant de le croire »

Dès le début du récit, le lecteur se trouve plongé dans une situation sidérante : il y a eu une explosion nucléaire, et il faut fuir à pied le plus loin possible, le plus vite possible. On ne sait pas si c’est un accident dans une centrale, ou bien si le pays est en guerre. Tout autour le ciel s’assombrit et l’on se retrouve au milieu de « la cendre en gros flocons noirs sans poids, le sable en pluie crépitante qui harcelait la peau ».

Jean-Pierre Andrevon évoque dans Les retombées le risque nucléaire, sans faire de distinction entre ses composantes civiles et militaires. L’explosion arrive de nulle part, personne ne l’avait vue venir, car personne n’avait regardé la réalité du danger. Les personnages fuient les retombées radioactives mais ne les évoquent jamais. Ils sont envahis par la peur de la mort nucléaire. Pas celle qui détruit instantanément des millions de vies et vitrifie des villes entières, mais celle qui tue par irradiation : « la hideuse mort des retombées. ».

Combien d’entre nous croient réellement qu’il est possible qu’un nuage radioactif n’emplisse soudain nos poumons, ou que la Russie de Poutine nous expédie demain un missile à tête nucléaire ? Sommes-nous aussi dans le déni du risque nucléaire ?

2. De la gestion de crise au totalitarisme, il n’y a qu’un pas

« Nous ne sommes plus des enfants, quand même ! Nous avons le droit de savoir ! »

Un petit groupe solidaire de 5 compagnons se forme et finit par croiser la route d’un convoi militaire qui les prend en charge et les place « provisoirement » dans un camp de réfugiés. Mais aucune information ne filtre dans ce camp qui se mue doucement en prison. Sous prétexte de gestion de crise, hommes et femmes sont séparés, les biens sont confisqués « pour décontamination », et des treillis remplacent les vêtements personnels.

L’accaparement de l’information par les autorités plonge les réfugiés dans l’ignorance et l’incertitude. Pour le personnage principal, le camp de réfugiés n’est pas très différent d’un camp de concentration nazi : on y a un numéro, un baraquement, on est entourés de barbelés, et les militaires vous toisent avec dédain.

En gestion de crise, l’intérêt général prime sur les droits individuels, aboutissant inévitablement à une certaine déshumanisation. Pour l’auteur, le risque d’escalade est réel, depuis l’état d’alerte jusqu’à la loi martiale et l’état totalitaire.

Se pose alors la question : est-il acceptable qu’un gouvernement décide de limiter l’accès d’un peuple à l’information, au nom de l’intérêt général ?

3. Tout est relatif, même les Droits de l’Homme…

« Avez-vous des activités/des responsabilités dans un club, une association, un syndicat, un parti, etc. ? »

Déshumanisés, les réfugiés sont soumis à des tests médicaux et remplissent des questionnaires de renseignements. Ils sont séparés de leurs biens autant que de leurs proches, et sont tenus dans l’ignorance la plus totale quant à la situation générale. Ceux qui sont volontaires pour travailler semblent en outre bénéficier d’un traitement de faveur.

Les retombées, c’est aussi un récit sur l’absence d’informations. Chacun y va alors de son interprétation personnelle et, pour certains, cette rétention d’informations engendre la suspicion. Mais comment savoir si ce complotisme naissant relève de la paranoïa ou de la clairvoyance ? Et si l’intérêt général surpasse le respect de l’individu, les Droits de l’Homme sont-ils alors inféodés aux devoirs du Citoyen ?

4. Montrer les conséquences permet de parler des risques

« Cra-cracra-cra-cracracra… faisait la boîte sombre »

Jean-Pierre Andrevon est un militant anti-nucléaire de la première heure. Convaincu de la réalité du danger, il tente ici d’inciter le lecteur à réaliser une expérience de pensée par procuration, en se glissant dans la peau d’un réfugié ayant survécu à une explosion atomique.

Il fut publié pour la première fois en février 1979, un mois avant l’accident de Three Mile Island en Pennsylvanie.

Si le militantisme du changement climatique occupe enfin le devant de la scène, Les retombées nous rappelle qu’il ne faut pas oublier le sujet nucléaire. Au début de l’année 2022, le gouvernement français a annoncé son intention de construire plusieurs nouveaux réacteurs, « pour atteindre la neutralité carbone ». Pourtant le conflit en Ukraine réactualise le risque d’une guerre atomique et la centrale de Zaporijia est menacée de bombardements.

Il faut sans doute (re)lire Les retombées pour garder à l’esprit que le risque nucléaire n’est pas qu’un simple fantasme.

Par Julien Amic, publié le 19 août 2022

Photo en titre : Shutterstock

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