COMMENT L’ENFUMAGE DU LOBBY NUCLÉAIRE A TRIOMPHÉ SUR LES ÉNERGIES RENOUVELABLES

Dans une tribune, Thomas Stuart Kirkland et Christiana Mauro racontent comment l’Alliance nucléaire, forte de 14 pays membres de l’UE, a fait pression pour que l’énergie nucléaire obtienne le label vert au même titre que les autres énergies renouvelables.

La Commission européenne, sous la présidence d’Ursula von der Leyen, a officiellement déclaré que la politique climatique était sa priorité numéro un.

Mais la fin du mois d’août, devant le Tribunal de première instance de Luxembourg, marque la conclusion de la première phase de l’un des trois procès intentés à la Commission européenne contre un élément clé de la législation européenne sur le Green Deal.

Ces procès ont été intentés, non pas par des opposants à la politique d’atténuation du changement climatique, mais par des personnes, l’Autriche et un certain nombre de groupes environnementaux, qui souhaitent sauver la législation de compromissions fatales.

Les plaidoiries dans ces affaires visent à révoquer l’Acte délégué complémentaire sur le climat (ACCC), en vigueur depuis ce mois de janvier.

Cet acte complète le règlement sur la taxonomie, une classification des activités économiques considérées comme ayant un impact favorable à l’environnement et donc éligibles aux investissements verts, et qui a étonnamment inclus le gaz naturel et l’énergie nucléaire.

Comment en est-on arrivé à cette situation où l’exécutif européen, apparemment voué à la réalisation de son plan « Fit for 55 », qui vise à réduire substantiellement les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, se voit contester sur sa législation phare par l’un de ses propres États membres ?

Les critiques répondent volontiers qu’il s’agit d’une réponse appropriée à l’un des triomphes les plus flagrants de l’écoblanchiment imposé au public.

« L’inclusion du gaz et du nucléaire », disent-ils, « viole l’objectif même du règlement sur la taxonomie ».

Les médias n’ont pas été à la hauteur

Ce détournement de l’instrument clé de la politique verte de l’Union Européenne a été ouvertement réalisé grâce à une campagne de désinformation menée par le lobby nucléaire.

En mars 2021, sept États membres nucléaires ont envoyé une lettre à la Commission européenne pour demander l’inclusion de l’énergie nucléaire dans la taxonomie.

À l’époque, cette intervention a suscité une certaine attention de la part des médias, mais elle n’était pas de nature critique.

Lorsqu’une équipe de journalistes indépendants a examiné le contenu de la lettre, elle a constaté, que sur les 25 affirmations factuelles contenues dans la lettre, 20 étaient, soit fictives, soit trompeuses.

La salle des turbines du réacteur OL3, le plus récent des trois réacteurs de la centrale nucléaire de l’île d’Eurajoki en Finlande, mai 2023. JONATHAN NACKSTRAND/AFP or licensors

Il est certain que les journalistes, qui doivent respecter des délais serrés, n’ont pas toujours été enclins à approfondir les moindres recoins d’une histoire complexe ou à prendre la responsabilité de se prononcer de manière tranchée sur l’un ou l’autre des aspects d’une question.

Mais quelque chose de plus insidieux est apparu au cours des dernières décennies : une paralysie face au débat, une volonté de rendre compte de la controverse scientifique et de présenter les deux parties d’une manière « juste et équilibrée » qui accorde autant de temps au consensus des experts, qu’au battage médiatique des bonimenteurs.

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Comme l’a dit Jay Rosen, journaliste à la retraite, « on ne reçoit pas beaucoup de plaintes si l’on se contente d’écrire ce que tout le monde dit et de s’en tenir là ».

Mais cela sert les objectifs de la désinformation, qui n’est pas de convaincre, mais de semer la confusion et de démoraliser. En fin de compte, cela empêche tout effort organisé pour changer les choses.

Les affirmations des Sept Nucléaires sont, en fait, douteuses

Lorsqu’une équipe de journalistes indépendants a décortiqué les déclarations de la lettre, elle a constaté que sur les 25 affirmations factuelles contenues dans la lettre, 20 étaient soit fictives, soit trompeuses, y compris les affirmations douteuses habituelles sur la « contribution précieuse » du nucléaire à la neutralité climatique.

Toutefois, les conclusions de l’enquête, menée par les internautes, n’ont pas trouvé d’écho de la part des médias européens et sont passées largement inaperçues.

La lettre des Sept pro-nucléaires (France, Pologne, Hongrie, Tchéquie, Roumanie, Slovaquie et Slovénie) a été renforcée dix jours plus tard par la publication d’un projet de rapport du Centre commun de recherche (CCR) de la Commission européenne.

L’influence des sept pays pro-nucléaires et du rapport du CCR sur la décision finale de qualifier officiellement le nucléaire de durable n’est pas claire, mais elle est probablement décisive.

Emmanuel Macron a présenté son plan « France 2030 » en octobre 2021. Ludovic Marin/AP

Le CCR avait été chargé de déterminer si l’énergie nucléaire répondait aux critères d’inclusion dans la taxonomie, en particulier au principe « Do No Significant Harm » (ne pas causer de dommages significatifs). Et ce, en dépit du fait que le CCR a été créé en vertu du traité Euratom et qu’il est toujours chargé de mener des recherches nucléaires sous l’égide et avec le financement d’Euratom.

Le rapport concluait ainsi qu’il n’y avait pas de « preuves scientifiques » que le nucléaire pouvait nuire davantage à l’environnement que d’autres activités de la taxonomie.

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Cela n’a surpris personne, mais a suscité de nombreuses critiques de la part d’experts, notamment de l’une des autorités allemandes de réglementation nucléaire, et du propre comité scientifique de la Commission européenne sur la santé, l’environnement et les risques émergents, qui ont tous deux, souligné que les conclusions du rapport n’étaient pas étayées par ses propres constatations.

D’autres ont noté que le mandat du CCR négligeait de nombreux éléments critiques de la taxonomie. Malgré ces sévères restrictions, le rapport final du CCR, publié quelques mois plus tard, ne contenait aucune révision.

L’influence du lobby nucléaire

L’influence des sept pays pro-nucléaires et du rapport du CCR sur la décision finale de qualifier officiellement le nucléaire de durable n’est pas claire, mais elle est probablement décisive.

Fort de ce constat, le puissant lobby nucléaire de l’Union européenne a fait preuve d’une grande audace.

Depuis, l’Alliance nucléaire, comme on l’appelle désormais, s’est élargie passant de 7 à 14 pays de l’UE avec l’ajout, en février, de la Bulgarie, de la Croatie, de la Finlande et des Pays-Bas, suivis de la Belgique, de l’Estonie et de la Suède, avec l’Italie comme observateur.

Comble de l’ironie, l’Alliance nucléaire est dirigée par la France, dont la propre loi nationale … exclut l’énergie atomique de la catégorie des investissements verts.

Un manifestant masqué réclame l’arrêt de la production d’énergie nucléaire devant la centrale nucléaire de Bugey à Saint-Vulbas, près de Lyon, mars 2011. Laurent Cipriani/AP2011

Représentant désormais une majorité au sein de l’UE, l’Alliance s’est enhardie à exiger, lors de sa quatrième réunion en Espagne le 11 juillet, que l’énergie nucléaire soit traitée sur un pied d’égalité avec les énergies renouvelables en ce qui concerne le financement de l’UE et la promotion de projets conjoints.

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Sous la bannière de la « neutralité technologique » – un écho de la lettre de 2021 – l’Alliance a déjà réussi à faire pression pour que l’« hydrogène rose » produit par le nucléaire soit accepté comme « hydrogène vert » et à obtenir des concessions importantes dans la révision de la directive sur les énergies renouvelables, qui doublerait presque la part des énergies renouvelables dans la consommation globale d’énergie de l’UE d’ici 2030.

Ces concessions permettent à l’énergie nucléaire de jouer un rôle plus important dans la réalisation de ces objectifs.

Le développement durable perd son essence

Ironie du sort, l’Alliance nucléaire est dirigée par la France, dont la propre loi nationale – un décret de 2015 sur le label « Transition énergétique et écologique pour le climat » – exclut l’énergie atomique de la catégorie des investissements verts.

Dans « Diversion from urgent climate action », l’expert nucléaire de WISE Jan Haverkamp explique que le lobbying vigoureux de l’industrie nucléaire à Bruxelles a eu une « influence directe sur la vitesse à laquelle les mesures urgentes pour le climat sont prises », ralentissant l’adoption de sources d’énergie renouvelables, ce qui est une aubaine pour l’industrie des combustibles fossiles.

La durabilité ayant perdu son sens, tout est permis. C’est ainsi que, vivant à l’envers, nous assistons au triomphe du lobby nucléaire.

Des militants écologistes affichent une bannière alors qu’ils manifestent au Panthéon en faveur de l’accord de Paris sur le climat, à Paris, en décembre 2017AP Photo/Michel Euler

Après l’adoption du CCDA (Acte délégué complémentaire sur le volet climatique de l’UE), les zombies nucléaires ont acquis un nouveau lustre vert alors qu’ils se traînent et se traînent inutilement, consommant tout l’oxygène de la conversation sur la politique climatique jusqu’à ce qu’ils finissent par expirer dans des dépassements de coûts obscurs et dans la non-livraison de leurs résultats illusoires mais promis avec vantardise.

Par Thomas Stuart Kirkland et Christiana Mauro, Freelance reporters, publié le 30/08/2023 à 12h28

Thomas Stuart Kirkland et Christiana Mauro sont des reporters indépendants couvrant l’Europe de l’Est.

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